Catégorie : Opinion

  • À propos des trains en plastique

    À propos des trains en plastique

    Dans le monde de la photographie ferroviaire, il n’est pas rare de rencontrer des réflexions ironiques sur les rames contemporaines, souvent qualifiées de « trains en plastique ». Ce terme péjoratif suggère que ces matériels ne possèdent aucun charme, aucune personnalité. En les comparant aux designs des trains du passé, cette critique implique que ce qui circule aujourd’hui, fréquemment construit avec des produits synthétiques, manque de l’élégance, de la robustesse et de l’authenticité qui caractérisaient les anciens modèles. Cette perception les présente comme étant uniformes et sans individualité, dépourvus de l’âme et de l’histoire que leurs prédécesseurs semblaient incarner, réduisant ainsi leur valeur esthétique et leur attrait émotionnel.


    Un train régional reliant Bar-le-Duc à Metz traverse le paysage caractéristique de la vallée du Rupt-de-Mad.

    Les rames de type AGC/ZGC sont les premières qui se voient affublées du titre de « train en plastique ». Même si leur design s’avère discutable, ces automotrices sont le symbole du transport régional français des années 2000. Le choix d’un environnement intéressant permet de passer outre les réticences esthétiques qu’on pourrait avoir envers ce matériel !

    Comme le dit l’adage, « des goûts et des couleurs, on ne discute pas. ». Les préférences de chacun ou de chacune en matière de goûts et d’esthétique sont subjectives et varient d’une personne à l’autre. Il est superflu de débattre ou de critiquer ces choix, car nous avons nos propres inclinations et appréciations. Je comprends parfaitement que certains ont un faible pour le design et les livrées des trains d’autres époques.

    J’aime beaucoup pour les combinaisons de teintes utilisées par certaines compagnies ferroviaires britanniques, telles que GWR (Great Western Railway) et EMR (East Midlands Railway). J’affectionne particulièrement le mariage harmonieux de leurs palettes de couleurs sobres et élégantes, qui dégagent une certaine sophistication. Ces choix esthétiques reflètent un goût raffiné et apportent une touche de distinction aux trains, et contribuent à une identité visuelle unique et intemporelle


    Sur cette photo de la class 387-165 en gare de Londres Paddington, la livrée « vert Brunswick » est sublimée par des détails argentés et blancs. Cela offre un aspect contemporain qui rend hommage au riche patrimoine historique de la Great Western Railway.

    Je trouve que la livrée actuelle (mise en place en 2015) des trains de la compagnie Great Western Railway (GWR) est particulièrement belle. Le « Vert Brunswick » est une teinte utilisée par de nombreuses machines à vapeur dès 1920, en particulier chez GWR. Elle apporte une touche d’élégance intemporelle à cette automotrice de type class 387.

    Aller au-delà des apparences

    Cependant, d’un point de vue photographique, devons-nous snober les « trains en plastique » ?

    La réflexion qui a provoqué l’écriture de ce billet m’est venue après avoir découvert un cliché d’un autorail japonais sur Instagram. On ne peut pas faire plus basique comme design : une boîte sur roues ! En matière d’aérodynamisme, on a vu bien mieux. Et pourtant, l’image était magnifique. Ce n’était pas seulement dû à l’habileté du photographe, mais surtout au décor dans lequel le convoi avait été capturé. Le paysage environnant ajoutait une dimension supplémentaire, mettant en valeur le train d’une manière inattendue. En outre, l’émotion véhiculée par cette photo était palpable, évoquant les « petits trains locaux » qui, malgré leur simplicité, jouent un rôle essentiel dans la vie quotidienne des communautés éloignées.


    Un kiha 54-500 est photographié sur la Senmo Line sur une relation entre Kushiro et Abashiri. La ligne longe la mer d’Okhotsk.

    Les autorails du type 54-500 sont vraiment le minimum en terme de design ferroviaire : une boite sur roues ! Une unité parcourt la Senmo line, au nord de l’île d’Hokkaido (Japon). Lorsque l’environnement est le sujet principal de l’image, le sujet ferroviaire et son look a une une importance moindre.

    Ce cliché m’a fait réaliser que se focaliser uniquement sur l’apparence d’un matériel, c’est se priver de nombreuses occasions photographiques. Il faut savoir aller au-delà de ses a priori et découvrir la beauté cachée dans les éléments modernes du paysage ferroviaire. Chaque train, aussi modeste soit-il du point de vue de son design, peut devenir le sujet d’une photographie exceptionnelle si on arrive à l’inscrire dans un contexte visuel et émotionnel riche.

    Des pistes de réflexion

    Pour en finir avec le rejet des trains dits « en plastique », je vous propose deux pistes de réflexion qui peuvent transformer notre perception et notre approche photographique de ces véhicules modernes.


    Un ZGC assure un TER Lorraine en provenance de Nancy et à destination des Vosges. Il traverse la Meurthe en parallèle au canal de la Marne au Rhin.

    « The railroad and the Art of place » : l’art de considérer l’environnement des installations ferroviaires comme thème principal de l’image. À cet égard, le drone permet de prendre suffisamment de distance pour « diminuer » la place qu’occupe le train dans la composition finale.

    La première concerne l’environnement de la voie ferrée, un concept que les Américains désignent par « the railroad and the art of place », et qui est particulièrement cher au Center for Railroad Photography and Art (CRPA). Cette notion met l’accent sur l’intégration harmonieuse du train dans son paysage, qu’il soit naturel ou urbain. L’idée est de créer des compositions visuelles où le matériel roulant, aussi moderne et banal est-il, devient un élément secondaire. Le véritable sujet de la photo est alors le cadre, qui donne une nouvelle dimension au train. Une scène montagneuse, une forêt dense, une rivière sinueuse, ou même une ville animée peuvent servir de toile de fond pour sublimer n’importe quel engin. En se concentrant sur le paysage, le photographe peut révéler la beauté cachée et la relation entre la technologie et la nature, ou entre l’infrastructure urbaine et les moyens de transport contemporains.


    Autorail japonais en gare de Nayoro (Hokkaido)

    La nuit possède une ambiance unique qui transforme les paysages et les scènes urbaines en tableaux captivants. L’obscurité enveloppe le monde dans une atmosphère mystérieuse, accentue les contrastes et met en valeur les lumières artificielles. Il en résulte une image aux qualités esthétiques et émotionnelles évidentes.

    La deuxième piste de réflexion est le contexte immédiat du train, les ambiances et les moments particuliers qui y sont rattachés. Photographier les trains en situation, c’est capturer des scènes de vie, les instants de départ ou d’arrivée, et les interactions humaines qui les entourent. Chaque gare, chaque quai, chaque passage à niveau devient un théâtre potentiel où des aventures se déroulent. Les voyageurs qui se disent au revoir, les cheminots qui vaquent à leurs occupations, les enfants fascinés par la présence des trains : ces instants fugaces véhiculent une émotion qui transcende le simple aspect technique du matériel roulant. En se concentrant sur ces moments, le photographe raconte des anecdotes, donne une âme au train et crée une connexion affective avec le spectateur. C’est ainsi que le banal devient exceptionnel, que le quotidien se transforme en art.

    Découvrir la magie des trains modernes

    En fin de compte, il est essentiel de se détacher du simple aspect technique des matériels pour pouvoir apprécier et capturer toute la richesse de la photographie ferroviaire. Les « trains en plastique », malgré leur design souvent jugé banal, offrent une multitude d’opportunités créatives pour les photographes qui savent regarder au-delà des apparences.

    Adopter une approche plus ouverte et explorer les interactions entre ces trains contemporains et leur environnement nous permet de révéler des histoires visuelles captivantes. En nous concentrant sur les moments de vie autour des trains, nous humanisons notre sujet et établissons des connexions émotionnelles avec notre audience.


    Les côtes de Meuse possèdent une végétation variée. En cherchant bien, il est possible de la mettre en avant de façon originale. Ici, quelques fleurs de luzerne servent d’avant plant à ce TER Lorraine.

    Aborder la photographie ferroviaire sous l’aspect de la créativité permet de ne pas s’attarder à l’aspect du matériel.

    La véritable magie de la photographie ferroviaire réside dans notre capacité à capturer l’âme de ces machines dernier cri à travers les lieux qu’elles traversent et les personnes qu’elles touchent. En embrassant la diversité des trains contemporains, nous ouvrons la porte à une multitude de possibilités créatives. Continuons à explorer et à immortaliser les instants qui rendent chaque trajet unique.

    Mais finalement, la question demeure : sommes-nous prêts à redéfinir notre vision des trains modernes et à les célébrer pour la richesse visuelle qu’ils peuvent offrir ?

    Utilisation des clichés de cet article

    Sauf mention particulière, les photographies de ce site sont sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Cela signifie que vous pouvez librement utiliser ces photos pour votre blog, votre site ou les lier vers un sujet de forum du moment que vous mentionnez mon nom et qu’il s’agit d’une exploitation non commerciale. Dans les autres cas, veuillez me contacter par l’intermédiaire du formulaire de contact. Plus de détails sur Creative Commons France.

  • De l’utilisation des nouveaux outils IA de Photoshop

    De l’utilisation des nouveaux outils IA de Photoshop

    Les plus attentifs auront peut-être remarqué l’apparition d’un nouveau cadre dans le bas de la page de ce site internet. Il complète l’indication que mes photographies sont sous licence Creative Common. Voici le texte de ce cadre :

    Je crois en une transparence totale en ce qui concerne mes pratiques de modification d’images. Pour certaines photographies présentes sur ce site, j’ai utilisé la fonction Generative Fill d’Adobe Photoshop. Cette fonctionnalité me permet de transformer les photos en ajustant le format, en ajoutant ou en supprimant des éléments de manière créative. En incluant la notation [AdGF] dans mes légendes, je vous informe que j’ai recouru au Generative Fill pour cette image.

    Quelques mots sur le Generative Fill

    Le Generative Fill (remplissage génératif) est une fonction novatrice conçue par Adobe qui s’appuie sur des avancées majeures dans le domaine de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage machine. Cette technologie a été imaginée pour permettre aux utilisateurs de repousser les limites de leur créativité en leur offrant des instruments puissants pour la manipulation d’images. Après avoir été testé et peaufiné dans une version expérimentale de Photoshop, l’outil de remplissage génératif est désormais disponible dans la version stable du logiciel depuis la fin de l’été 2023, marquant ainsi une étape importante dans l’ère de la retouche photo assistée par ordinateur.

    Le noyau de cette fonctionnalité révolutionnaire ne se réduit pas à Photoshop, mais s’étend à l’ensemble de l’écosystème Adobe. Par exemple, dans Illustrator, cette technologie permet la création de vecteurs à partir de descriptions, simplifiant considérablement le processus de conception graphique.

    Dans Photoshop, cet outil peut servir de multiples façons :

    – Suppression ou ajout d’éléments ;
    – Fusion de plusieurs images ;
    – Remplissage de zones vides consécutives à un agrandissement.

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    Les réactions des utilisatrices et utilisateurs

    Un tel procédé révolutionnaire pour la pratique de la photographie suscite incontestablement un débat au sein de la communauté artistique. Son impact sur les habitudes de retouche photo remet en question les limites entre l’authenticité artistique et la manipulation numérique. D’un côté, de nombreuses personnes saluent les opportunités créatives et les possibilités sans précédent offertes par cet outil. D’un autre côté, plusieurs soulignent les problèmes éthiques soulevés par l’utilisation de technologies avancées de correction d’images, en particulier en ce qui concerne les risques de déformation de la réalité. Ces débats reflètent les choix complexes auxquels est confronté tout un chacun dans un monde où la frontière entre la réalité et la représentation visuelle est de plus en plus floue. Qui peut désormais faire confiance et « croire » une image ? Ceci est malheureusement largement exploité pour diffuser de la propagande ou des « fake news ».

    …chaque utilisateur place le curseur de « l’acceptable » de façon plus ou moins importante en fonction des modifications apportées. Le débat n’est plus de savoir si cela pervertit l’image…

    Lors de la mise à disposition de l’outil pour le grand public, j’ai évoqué ce sujet dans la communauté des photographes ferroviaires. Ce qui en ressort, c’est que chaque utilisateur place le curseur de « l’acceptable » de façon plus ou moins importante en fonction des modifications apportées. Le débat n’est plus de savoir si cela pervertit l’image, signe d’une certaine acceptation. Supprimer un graffiti ou enlever un déchet dans un paysage de carte postale semble plus généralement approuvé, même pour une photographie dite « documentaire » (par opposition à « créative » ou « artistique »). Ça l’est beaucoup moins quand il s’agit de rajouter un arbre, un oiseau ou une rivière.

    Mon approche de la question

    Lors du lancement de l’outil de Generative Fill, j’ai lu un commentaire d’un photographe qui comparait ses impacts à l’avènement du numérique. Il encourageait à l’adopter comme une technique complémentaire, soulignant que ce qui est extraordinaire aujourd’hui deviendra banal dans quelques décennies. Je partage complètement cette opinion.

    Comme vous le savez si vous suivez mon travail, mon approche de la photographie ferroviaire se veut créative plus que documentaire. Je cherche à transmettre des émotions, des ambiances. J’ai recours à tous les outils à ma disposition pendant la prise de vue (flashes par exemple) ou en post-traitement pour y parvenir. Si le remplissage génératif peut m’aider à arriver à mes fins, je l’emploierai sans états d’âme.

    Peux-tu partager un exemple où tu as recouru au remplissage génératif dans tes photographies pour obtenir un effet créatif particulier ou pour surmonter des difficultés techniques spécifiques ?

    L’outil de remplissage génératif étant relativement récent, je ne l’ai pas encore beaucoup utilisé. L’un de mes premiers emplois en tant que tels a été la création de ce portrait de la gare (ou plutôt de l’arrêt) du modeste village de Yobito, situé sur l’île japonaise d’Hokkaido. Cette dernière se caractérise par une sorte de solitude sauvage, où le train représente un lien fugace pour les habitants. Au moment de la prise de vue, un voyageur avait laissé son vélo à cet endroit, et j’ai trouvé que cela véhiculait une symbolique puissante.

    J’ai utilisé une focale de 30 mm pour faire cette photo, ce qui a donné une impression marquée de contre-plongée. Lightroom m’a permis de corriger la perspective, mais cela a entraîné l’apparition d’une zone vide (visible en noir sur la première photo monochrome). C’est là que l’outil de remplissage génératif est intervenu pour combler ces zones. J’en ai profité pour retirer le bout de pelleteuse sur la gauche.

    Enfin, j’ai ajouté la silhouette de l’oiseau dans un but purement créatif. L’idée était de souligner le caractère solitaire du lieu et donner une touche de mystère au cliché.

    Assumant complètement ces choix, j’indiquerai l’usage de cet outil avec le hashtag #generativefill sur Instagram ou en ajoutant [AdGF] dans la légende d’une image sur mon site. Et bien entendu, je suis ouvert à la discussion et aux échanges, par tous les moyens possibles, comme les commentaires de ce billet !

  • RIP Fret SNCF

    RIP Fret SNCF

    Mardi 23 mai 2023. L’information tombe : Fret SNCF, c’est fini. Les libéraux européens qui font la loi depuis leurs bureaux feutrés de Bruxelles ont une nouvelle fois gagné. La branche marchandise de la SNCF doit disparaître.

    Logo Fret SNCF

    Même si je ne suis pas concerné, cette nouvelle me bouleverse. Je connais plusieurs conducteurs qui travaillent pour Fret et j’imagine leur désarroi, leurs angoisses. Je l’ai vécu dans une certaine mesure à un moment où Eurostar vivait une période difficile. Tout (et n’importe quoi) se disait et s’écrivait sur le futur de mon entreprise, mon futur. J’avais alors le sentiment de ne pas avoir prise sur ce qui se passait, comme si le sol se dérobait sous mes pieds.

    Et puis, j’ai, une fois de plus, cette sensation que ce sont toujours les mêmes qui gagnent et imposent leur agenda : celui du profit, encore et toujours. Des bureaucrates à la solde des lobbies décident pour des hommes et des femmes qui travaillent jour et nuit, quel que soit le temps ou la période de l’année. Tout crie à l’injustice. Je suis blessé, une nouvelle fois.

    Dans ces moments particuliers, je me sens illégitime à faire de la photographie ferroviaire.

    Dans ces moments particuliers, je me sens illégitime à faire de la photographie ferroviaire. J’ai l’impression de collaborer à l’œuvre destructrice en cours. J’ai déjà ressenti cela en 2019, quand la SNCF historique et publique devenait une société anonyme. J’ai alors produit un projet photo dont le texte est toujours en gestation (preuve peut-être de la difficulté d’exprimer mes émotions en la matière). En ce jour de mai, j’ai donc posé mon appareil photo et pris ma plume pour écrire ce texte. J’y déclare mon estime envers les trains de marchandises et, surtout, à celles et ceux qui les conduisent.

    Des souvenirs bien vivants

    Photographiquement, les poussiéreuses rames de marchandises ont toujours eu ma préférence. Quand certains couraient faire les CC6500 ou les trains des pointes d’hiver, je restais sur les bords des voies de ma Lorraine natale pour immortaliser les dernières BB12000 ou les vaillantes BB25100. Le vacarme de lourds convois, l’odeur typique des tombereaux qui transportent de la ferraille ou les volutes de poussière blanche des rames uniformes chargées de calcaire me faisaient jubiler.

    Conduire la nuit ce type de train est mon plus beau fait d’armes en tant que conducteur. Je considère que c’est en tête des trains de marchandises que j’ai le mieux exprimé mon savoir-faire et, accessoirement, pris le plus de plaisir à la conduite. Rien qu’à écrire ces lignes, des tonnes d’anecdotes refont surface. Je me rappelle comment chaque rame avait sa personnalité : un court convoi de bobines d’acier bien lourd qui accélérait de façon impressionnante à l’approche d’Arras, une longue rame de fret diffus (un mélange de wagons différents) oubliée depuis plus d’une semaine dans le triage de Longueau qui provoquait des réactions disproportionnées au moindre écart de conduite ou bien un train de voiture qui ralentissait dès que la traction était coupée à cause des frottements de l’air.

    BB27000 de la SNCF de nuit

    C’est en partie pour rendre hommage aux collègues du fret que j’ai expérimenté la photo nocturne au flash. Cette période est particulière. Les horaires sont difficiles, en décalage complet avec les cycles naturels et les rythmes de la société « normale ». Le corps paye un important tribut à cette cadence inhabituelle. Et pourtant, il y a quelque chose de magique à conduire de nuit. Celles et ceux qui l’ont pratiqué connaissent ce mélange étrange de fatigue et de puissance, à être les seuls êtres à traverser et observer les paysages endormis.

    Mes chers collègues, c’est à vous que je dédie cette série de photographies glanées au cours de nombreuses années. La qualité est inégale, mais ce sont autant de souvenirs de ces trains particuliers. J’espère que les choses évolueront pour le mieux pour chacune et chacun.

    Si vous n’êtes pas habitué au contenu que je publie sur ce blogue, vous pouvez être étonné par le ton très personnel, engagé et passionné de cet article. Je ne cherche pas ici à vous narrer l’actualité ferroviaire, d’autres le font très bien. Ce blogue discute de photographies et des émotions qu’elles me procurent. Cela rend les images partagées encore plus vivantes.


















































    Utilisation des clichés de cet article

    Sauf mention particulière, les photographies de ce site sont sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Cela signifie que vous pouvez librement utiliser ces photos pour votre blog, votre site ou les lier vers un sujet de forum du moment que vous mentionnez mon nom et qu’il s’agit d’une exploitation non commerciale. Dans les autres cas, veuillez me contacter par l’intermédiaire du formulaire de contact. Plus de détails sur Creative Commons France.

  • Photographie monochrome et matériel moderne, une contradiction ?

    Photographie monochrome et matériel moderne, une contradiction ?

    Pendant des décennies, les photographes n’ont pas eu d’autre option que de produire des clichés noir et blanc et à cause de la technologie qui existait. La couleur est arrivée avec la pellicule puis la diapositive. Aujourd’hui, nos (coûteux) appareils photo numériques sont équipés de capteurs qui nous permettent d’immortaliser le monde avec des milliers de nuances. Alors quand un auteur propose une vue monochrome d’un sujet ferroviaire, cette démarche est réfléchie.

    La plupart du temps, le choix du monochrome se fait pour des raisons spécifiques et pas du tout créatives. Par exemple, lorsque l’on souhaite contrecarrer une balance des blancs douteuse, le passage par le noir et blanc est une solution redoutable. Il en est de même quand on veut donner une ambiance nostalgique à une image (dans le cas d’une locomotive à vapeur ou d’un matériel ancien).

    Certains intégristes insistent sur le fait que la seule photographie noir et blanc digne de ce nom est celle sur pellicule. Produire un cliché monochrome à partir d’un support numérique serait une hérésie pure et simple !

    De la Photographie ferroviaire contemporaine numérique monochrome

    Pourquoi travailler le « monochrome numérique » en 2018 ? Laissez-moi vous expliquer pourquoi les images noir et blanc réalisées par un capteur électronique constituent une démarche créative originale pour la Photographie ferroviaire en ce début de XXIe siècle.

    Première raison : les adeptes d’aujourd’hui ont à leur disposition une gamme d’outils importants qui leur permettent de concevoir des vues monochromes impressionnantes. Cela va des reflex équipés de cellules CCD grand format stabilisé (permettant l’obtention de clichés en faible lumière) aux logiciels puissants capables d’exploiter la richesse des fichiers générés. Nik Silver Efex Pro en est un et constitue une véritable chambre noire numérique. Ce programme autorise toutes sortes de manipulations qui étaient possibles dans les labos photo traditionnels. Ces opérations se font à moindre coût financier, mais également environnemental puisque les passionnés n’ont plus à utiliser divers produits chimiques plus ou moins toxiques.

    … quand on photographie une personne en couleur, on photographie ses vêtements. En noir et blanc, on photographie leur âme. Je suis […] persuadé que cela est vrai également pour une locomotive…

    Au-delà du simple aspect technique, la motivation majeure pour travailler la photographie noir et blanc est « l’esprit monochrome » (une appellation très personnelle). Sans couleurs, on retire une des principales sources de distraction de l’image. On peut alors se concentrer sur le message du cliché et révéler d’innombrables éléments (des formes, des textures…) qui seraient difficilement détectables dans une scène en couleur. En d’autres mots, on met en lumière un monde inconnu au commun des mortels !

    Train de marchandise derrière une BB26000

    Le journaliste canadien Ted Grant a affirmé : « quand on photographie une personne en couleur, on photographie ses vêtements. En noir et blanc, on photographie son âme. » Je suis persuadé que cela est vrai également pour du matériel ferroviaire ou toute autre production industrielle. Prenez l’exemple de la BB26000 ci-dessus. Le traitement monochrome du cliché renforce l’aspect géométrique du sujet : les lignes caractéristiques de la locomotive répondent aux formes anguleuses des wagons.

    Une image plus forte en noir et blanc

    Sur son blog, Eric Kim (photographe de rue) explique que lorsqu’il photographie en monochrome, il peut plus facilement communiquer et transmettre ses ressentis, ses émotions et ses pensées. Produite sciemment, une vue monochrome renforce de façon importante la vision de son auteur.

    TGV en gare de Marseille

    J’ai pris le cliché ci-dessus en gare de Marseille–Saint-Charles. En couleur, ce n’est qu’une vue ordinaire d’un TGV Duplex qui est prêt à partir, sous un généreux Soleil provençal. Travaillée en noir et blanc, l’image révèle un fort contraste qui crée une tension visuelle. La rame se transforme alors en une flèche dorée qui pointe vers sa destination. On pourrait même imaginer une évocation du légendaire train « la Flèche d’Or » qui reliait Paris à Londres.

    Chacune des photographies présentées dans cet article peut être regardée en détail afin de découvrir comment le traitement monochrome les accentue. Elles sont une invitation à entrer dans l’ère du « Monochrome Digital ». Mais attention, il ne s’agit pas de seulement appuyer sur le bouton « convertir en noir et blanc » de votre logiciel de post-traitement favori. Vous devez vous poser quelques questions. Est-ce que l’image est suffisamment forte en monochrome ? Quel est son contraste ? Quelle est la gamme de tons à l’échelle de l’image en entier ?

    Pour être prêt à travailler la Photographie ferroviaire contemporaine en monochrome, je vous invite à lire de nombreux livres, à dévorer les blogues de photographes, de visiter des expositions… et d’expérimenter tout simplement ! Vous ouvrirez alors la porte sur un monde d’infinies possibilités.

    Note 2023

    Depuis que j’ai changé d’outils pour publier du contenu sur ce site, je remets en forme des textes qui étaient apparus sur la version précédente. Le hasard a fait que j’ai décidé de travailler ce texte au moment où se déroulait à une dizaine de kilomètres de Paris un grand événement ferroviaire. L’AJECTA organisait un rassemblement de matériel historique (machines à vapeur, autorails) sur plusieurs jours. Les amateurs ont afflué en masse et de nombreuses photographies noir et blanc ont inondé les réseaux sociaux. Le syndrome du « passage en niveau de gris » avait encore frappé !

    Je trouve dommage qu’en 2023, le monochrome soit toujours et quasi uniquement choisi pour aborder des sujets « vintage ». Quand cela est bien fait (je vous invite à découvrir le travail de Stéphane Janiec sur ce thème), le résultat est très fort. Malheureusement, la plupart du temps, un traitement monochrome est appliqué à des scènes avec des tons voisins et moyens. L’image qui en découle est alors très « plate » et fade. Le noir et blanc a besoin de contraste pour s’exprimer ! Il lui faut des zones sombres et d’autres assez claires.

    Bien qu’écrit il y a cinq années, ce texte reste pertinent. Avec la galerie de clichés ci-dessous, il donne des pistes de réflexion sur la façon de faire de la photographie ferroviaire monochrome moderne et originale.
















































    Utilisation des clichés de cet article

    Sauf mention particulière, les photographies de ce site sont sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Cela signifie que vous pouvez librement utiliser ces photos pour votre blog, votre site ou les lier vers un sujet de forum du moment que vous mentionnez mon nom et qu’il s’agit d’une exploitation non commerciale. Dans les autres cas, veuillez me contacter par l’intermédiaire du formulaire de contact. Plus de détails sur Creative Commons France.

  • Richard Steinheimer – Inspirations

    Richard Steinheimer – Inspirations

    Dans un premier billet, je vous ai présenté l’artiste américain Richard Steinheimer. Je vous ai raconté comment son travail et sa démarche m’avaient guidé dans des moments de doute créatif. Bien qu’il ait sévi le long des voies ferrées de l’ouest des États-Unis de 1950 à 2000, son approche de la photographie ferroviaire reste moderne et utilisable à une échelle planétaire. Je vous propose de découvrir comment s’en inspirer aujourd’hui.

    Le texte que vous avez sous les yeux est le fruit de plusieurs lectures dont vous pourrez retrouver les références en bas de page. Je remercie Shirley Burman de m’avoir autorisé à partager le travail de son mari. Voici donc une série de « leçons de photographie ferroviaire » destinée à développer notre regard sur l’univers des chemins de fer.

    Placer le train dans son environnement

    Un des grands traits de la démarche de Steinheimer est de dépasser l’aspect documentaire de notre hobby, de ne pas se limiter au seul matériel roulant. Il a cherché à contextualiser les convois, ce qui l’a conduit à prendre conscience de l’environnement et des paysages traversés par les voies ferrées. Dans certaines images, on a l’impression que le train est un prétexte à faire des vues de montagnes ou de déserts, le train en lui-même passant au second plan.

    Steinheimer avait un immense respect du milieu naturel et il trouvait son inspiration dans les peintures japonaises ainsi que la photographie ferroviaire de ce pays. Jeff Brouws précise qu’il appréciait dans l’approche nipponne « la représentation de l’insignifiance de l’être humain rendu minuscule par les bienveillantes forces naturelles ».

    Cette approche l’a conduit à donner de l’importance à tout ce qui entoure les infrastructures, et en particulier les différents biotopes. Attention, je ne parle pas des clichés du type « carte postale » où la grandeur des paysages est mise en valeur de manière assez classique. Steinheimer a toujours cherché à capturer l’essence des choses et placer le chemin de fer dans un contexte plus vaste (géographique, sociologique ou émotionnel) et pas forcément esthétique. Cette vision est promue par le Center for Railroad Photography and Art avec le concept de « railroad and the art of place ».

    J’anticipe les commentaires du style « oui, mais les plaines de la Beauce ne sont pas les Montagnes Rocheuses américaines ». À première vue, cette approche peut être difficile à se concevoir dans des zones géographiques sans particularités géologiques. Pourtant, le simple fait de se poser la question « comment puis je représenter l’environnement ferroviaire à l’endroit où je me trouve ? » apporte une ouverture d’esprit créative non négligeable. La grandeur de la nature n’est pas que dans l’ampleur de ses reliefs ou la beauté de ses paysages. Les arbres, les fleurs ou même les herbes sèches sont des éléments à part entière de contextualisation. Sur ce sujet, je suis d’avis que l’étude des approches des photographes japonais est une fascinante source d’inspiration et de réflexion.

    Ce cliché est le parfait exemple de l’importance donnée à la nature dans les photographies de Steinheimer. Si on regarde de près, la végétation cache une partie du train et quelques wagons sont visibles. Certes, on reconnaît le nom de la compagnie ferroviaire, mais l’intérêt n’est clairement pas là.

    Le vrai sujet, c’est le caractère austère du paysage traversé par la voie ferrée. Cette image illustre parfaitement les défis relevés par les constructeurs et ce que le chemin de fer doit endurer pour faire tourner la machine économique d’un pays.

    L’environnement ferroviaire est parfois marqué (défiguré ?) par l’activité humaine. Illustrer le chemin de fer dans son milieu, c’est aussi mettre en lumière ce fait. De plus, le temps donnera une valeur supplémentaire à ce cliché puisque les modèles de voitures disparaîtront. Ces carcasses rouillées sont les témoins d’une époque révolue (synonyme d’une certaine abondance), au même titre que le train à vapeur en arrière plan.

    Le facteur humain

    C’est une évidence, les trains ne roulent pas (encore) seuls. La machine ferroviaire a besoin de femmes et d’hommes pour fonctionner. Et c’était d’autant plus vrai à l’époque où Steinheimer a pratiqué la photographie. À cette période, des milliers d’individus assuraient le bon déroulement des opérations, des grands centres urbains jusqu’à la gare de campagne la plus reculée.

    Le facteur humain était donc une part majeure de l’environnement des chemins de fer, au même titre que les paysages traversés. Steinheimer l’avait bien compris et utilisait ses images pour représenter les cheminots, mais aussi toutes les personnes impactées par le train (les voyageurs ou même des passionnés). Pour Brouws, Stein avait une véritable empathie et cela a donné une force émotionnelle à ses clichés qui ont marqué les esprits à l’époque.

    J’ai abordé ce thème dans un billet spécifique où j’explique la difficulté que j’ai quand il s’agit d’inclure une dimension humaine dans mes travaux photographiques. La défiance du public face à l’objectif d’un appareil au nom du « droit à l’image » rend cet exercice compliqué en ce début de vingt et unième siècle. De plus, la recherche d’économies a poussé les compagnies à supprimer le plus de personnel possible. Les occasions de faire des images sont donc moins nombreuses. Pourtant, nous devons essayer d’humaniser nos clichés afin de créer un lien émotionnel avec le lecteur. À ce titre, l’examen minutieux de l’approche de Steinheimer apporte des pistes à explorer.

    Le brouillard est un élément qui permet de donner une aura particulière à une scène. Il apporte une sorte de mystère à ce qui est photographié. Autant dire que sans la présence de ce personnage, le cliché aurait (déjà) été superbe (la locomotive, les baraquements).

    Le fait d’ajouter ce cheminot donne une tout autre dimension à la photographie. On s’identifie en quelque sorte, on ressent la dureté des conditions météorologiques et la difficulté de travailler dans ces conditions.

    Sur ce cliché, Steinheimer a mis en image un jeune passionné de train qui observe le dernier passage du California Zephyr à Fremont, Californie, le 17 mars 1970.

    La composition de l’image avec le train qui s’en va et l’attitude de ce personnage renforce l’impression de « dernière fois ». Sur le tirage, Steinheimer avait écrit « triste journée ».

    Faire des photos quand les autres ne sortent pas

    Avec la contextualisation du chemin de fer, une exploitation d’une météorologie difficile constitue une marque de fabrique de la démarche photographique de Steinheimer. Il a dit à ce sujet : « mes meilleurs clichés ont généralement été le fruit d’un travail dans des conditions de prise de vue éprouvantes ou à l’issue d’une bataille féroce avec les éléments ». Il considérait que c’était même un paramètre de réussite, une véritable croyance. Il était d’ailleurs une exception dans le paysage américain puisque les passionnés sont réputés de ne quitter leur voiture que de quelques dizaines de mètres !

    Sous la neige ou la pluie, de nuit, « c’est là que les bonnes images naissent » a expliqué le photographe américain. Tenter des vues improbables ou simplement envisager de sortir quand les conditions météo ne sont pas habituelles (comprenez sans soleil), voilà un exercice qui est contre-intuitif. Et qui n’est pas évident ! Car cela demande un minimum de connaissances techniques pour exploiter au mieux les différentes opportunités. Souvent, la lumière est faible et l’utilisation d’ISO élevés ou d’une vitesse de déclenchement lente s’avère nécessaire. Ou bien, on doit favoriser les sujets statiques : des « portraits » de locomotives ou des infrastructures.

    Même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur, de telles sorties boostent la confiance en soi et alimentent notre regard créatif. Et quel plaisir de se savoir le (ou la) seul(e) sur le terrain, à pratiquer notre hobby préféré !

    Les conditions climatiques difficiles sont particulièrement bien mises en valeur sur ce cliché. C’est une simple vue statique où la composition donne toute sa place à un conifère couvert de neige. Les wagons qui occupent ce petit faisceau ne sont plus que des formes fantomatiques qui disparaissent progressivement dans le brouillard.

    Ce cliché est probablement le plus connu de tous ceux de Steinheimer. Nous sommes de nuit, pendant la pleine lune, et le photographe s’est placé sur une autre locomotive. Plusieurs essais ont été nécessaires avant d’arriver à ce résultat saisissant. Ce genre d’image n’avait jamais été tenté précédemment. Il fallait expérimenter sur une grande échelle et cela a payé !

    Vous pouvez voir une locomotive électrique surnommée Little Joe qui circulait dans les montagnes du Nord-ouest des États-Unis. Cette image est extraite d’une série de vingt-quatre réalisée sur une pellicule Kodak Tri-X.

    Faire face au soleil

    Se placer face au soleil est une caractéristique des productions de Steinheimer que j’ai rapidement remarquée. Je me rappelle m’être fait la réflexion suivante à plusieurs reprises  : « mais les côtés des wagons et de la locomotive sont dans l’ombre ». Cela a été une véritable révélation pour moi tellement ce geste est contre nature ! Je me souviens d’avoir eu une gêne presque physique lors de mes premiers essais en la matière !

    En étant en contre-jour complet, le photographe joue avec les zones d’obscurités et de lumières. Les tirages qui en résultent sont contrastés avec des surfaces sombres et claires bien définies. Le type de locomotive n’a alors plus d’importance, le graphisme et le ressenti artistique deviennent les sujets principaux.

    Ce positionnement devant le soleil (ou d’une source d’éclairage puissante) provoque de fortes différences. Un traitement monochrome intensifie ce « contraste tonal » enseigné dans les cours de Photographie. Cela rappelle que faire du noir et blanc avec un appareil numérique couleur garde toute sa pertinence, même en 2023.

    La position du photographe face au soleil a créé un cliché très graphique. Le train devient un trait dans un décor irrégulier. La géométrie rationnelle humaine en opposition à l’aléatoire de la nature : nous avons là un bel exemple de réflexion sur les relations de notre espèce avec son environnement.

    Ce cliché est un des plus connus de Steinheimer et une galerie de New York l’a mis en vente. Le contre-jour renforce le côté difficile de la circulation ferroviaire dans cet environnement hostile. Notez la délicatesse de l’ombre du train et du panache de fumée dans la neige !

    Dans son livre, Jeff Brouws raconte le contexte épique qui a conduit à la réalisation de cette image (des températures glaciales, une voiture à la limite de l’épave au chauffage inexistant, un « coup de poker » pris en partant à la poursuite du convoi…).

    S’approprier son cliché

    Avant d’être photographe dans de grandes entreprises de la Silicon Valley, Richard Steinheimer a travaillé plusieurs années comme photojournaliste d’une gazette d’un comté au nord de San Francisco. Cette expérience a modelé son regard et sa façon de « fabriquer » des images. Cela se caractérise par une attention particulière portée au moment du tirage, en assombrissant certaines zones ou en éclaircissant d’autres. L’objectif final est de produire une illustration à fort impact. Il en a donc fait de même avec ses créations ferroviaires. Brouws admet cependant que la qualité des clichés à l’origine ne justifiait pas de tels traitements.

    Une autre spécificité que Steinheimer a hérité de son passé de journaliste : le recadrage. Beaucoup d’auteurs présentent leurs travaux avec les marges des pellicules, dans le but de montrer que la photo était réussie « dès le déclenchement ». Steinheimer, lui, cadrait souvent un peu large afin de se laisser le loisir de recomposer lors du tirage. En toute fin de son livre, Brouws avoue avoir vu plusieurs images recadrées de différentes façons dans ce qu’il a pu constater dans les archives de Steinheimer. Une partie de celles-ci sont dans les collections du CRPA, nous aurons peut-être une illustration de cette originalité à l’avenir ?

    Même si la grande majorité de celles et ceux qui pratiquent la photographie ferroviaire aujourd’hui ne le fait pas pour une publication journalistique, je pense que nous pouvons nous approprier ces particularités techniques :
    — recadrer : voilà un exercice enrichissant d’un point de vue créatif. À partir d’un cliché, il suffit de tester différentes compositions avec des rapports différents (carré, 3:2 ou 6:1). Adobe Lightroom facilite cet exercice avec la possibilité d’assombrir la partie de l’image qui n’est pas recadrée ou bien d’afficher des guides (règle des tiers ou nombre d’or).
    — post-traiter, renforcer des zones de l’image pour travailler les tons. Une multitude de logiciels permettent de faire ces modifications. J’y vois là une étape importante dans son affirmation en tant que photographe. Il s’agit de s’approprier pleinement une image pour traduire son ressenti.

    Cette dernière opération est simple à envisager en photographie noir et blanc, mais elle est aussi concevable en couleur, en employant des virages (traitement croisé par exemple). Mais attention, il faut de la consistance pour générer un style (j’y reviens dans le paragraphe suivant) et ne pas abuser des réglages à notre disposition !

    La falaise sur la gauche a manifestement été rendue sombre lors du tirage. Cette masse noire apporte de la profondeur et de la force à l’ambiance globale. L’image a un impact nettement plus important et sort le sujet d’un simple cliché d’un train de marchandises circulant au fond d’un canyon.

    Le premier plan a été assombri de façon évidente. Peut-être s’agissait-il de cacher des choses peu esthétiques ou qui risquaient de perturber le regard du lecteur ? Ou tout simplement, l’auteur voulait créer une zone obscure pour répondre à la grandeur du ciel.

    Dans le cliché, le cheminot n’est plus qu’une silhouette placée à un des points forts de la composition. Le lecteur réalise la petitesse de l’ouvrier dans ce travail.

    Les mini-séries

    Dernier sujet intéressant, Steinheimer a eu des thèmes de photos qu’il a poursuivis sur toute sa carrière : des portraits de machines et des « location signs » (certains points particuliers du réseau — des jonctions ou des évitements — étaient repérés par des pancartes avec un nom, et non un kilométrage comme en Europe). Ce détail montre l’importance d’avoir un fil conducteur, d’explorer des projets sur plusieurs années… ou toute une vie !

    Cet exercice à lui seul permet de dépasser les normes tacites de la photographie ferroviaire classique. Le côté documentaire peut exister (par exemple pour réaliser l’évolution des outils ou de l’environnement) tout en cohabitant avec une véritable démarche artistique. Cela peut être un moyen de personnaliser son approche et d’ériger son style. Mais attention, il faut de la constance, de la longueur, et pas juste quatre ou cinq photos prises en attendant le passage du prochain train.

    En ce qui me concerne, le « chemin de fer dans les détails » et « les mains au travail » sont deux thèmes que j’explore depuis plusieurs années. J’ai partagé certaines séries dans ce blogue.

    En Conclusion

    La vie de Richard Steinheimer et son approche de la photographie ferroviaire nous apprennent qu’on peut être passionné, apprécier une sortie le long d’une voie ferrée, et pourtant apporter sa vision du monde des chemins de fer.

    Dans les premières pages du livre « A passion for Trains », Jeff Brouws indique qu’au moment des débuts de Steinheimer, les photographes ferroviaires étaient majoritairement dans une démarche de documentation et non d’interprétation. Et que Steinheimer a transgressé cette tradition. Il précise qu’il « utilisait toutes les propriétés de la Photographie pour illustrer au mieux un sujet réputé sans intérêt (la traction diesel comparée à la traction vapeur) : les formes graphiques, le contenu et les rapports d’échelles ; les dialogues des différents tons d’un tirage monochrome, les compositions et les angles de prise de vue inhabituels ; les effets particuliers des flous filés ; l’impact de la météo et de l’obscurité ; et même la puissance narrative (raconter une histoire) du médium photographique. »

    Vous avez là une liste exhaustive pour conclure ce deuxième billet. Vous possédez désormais des outils pour tracer votre chemin personnel en fonction de ce qui vous plaît le plus. N’ayez pas peur d’être vous même, de ne pas vous reconnaître dans ce que d’autres font, notamment si elles ou ils sont populaires. Osez essayer des choses qui sont nouvelles pour vous, même si au final vous ne les trouvez pas convaincantes. L’originalité et la sincérité des approches des uns et des autres enrichiront notre passion commune.

    Quelques références de livres évoqués dans ces billets

    A Passion for Trains : The Railroad Photography of Richard Steinheimer 
    Auteurs : Richard Steinheimer, Jeff Brouws ; Éditeur ‏ : ‎ W. W. Norton & Company (30 novembre 2004) ; ‎ 192 pages ; ISBN-10 ‏ : ‎ 0393057437 ; ISBN-13 ‏ : ‎ 978-0393057430

    Backwoods railroads of the West
    Auteur : Richard Steinheimer ; Éditeur ‏ : ‎ Kalmbach Pub. Co (1er janvier 1964) ; ‎ 177 pages

    Done Honest & True: Richard Steinheimer’s Half Century of Rail Photography
    Auteurs : Richard Steinheimer, Ted Benson ; Éditeur ‏ : ‎ Pentrex (1 mars 1999) ; 96 pages ; ISBN-10 ‏ : ‎ 1 563 420 112 ; ISBN-13 ‏ : ‎ 978-1563420115

    Wheels Rolling-West: A Photographic Salon of Western Railroading
    Auteurs : Dave Styffe, Ted Benson ; Éditeur ‏ : ‎ Westrail Publications (1er juin 1978) ; 80 pages ; ISBN-10 ‏ : ‎ 0960246606 ; ISBN-13 ‏ : ‎ 978-0960246601

    Les images illustrant cet article ont été faites par Richard Steinheimer et sont reproduites grâce à l’aimable autorisation de sa femme Shirley Burman. Les règles habituelles Creative Common ne s’appliquent donc pas ici.

  • Richard Steinheimer – Rencontres

    Richard Steinheimer – Rencontres

    Si vous suivez mes publications de façon régulière, vous avez certainement vu passer le nom de Richard Steinheimer. Cet artiste américain a beaucoup influencé mon regard sur la photographie ferroviaire, aussi bien du point de vue de la démarche que de la manière de composer une image ou même de post-traiter un cliché. Malheureusement, il est inconnu de la plupart des passionnés français. Comment combler ce vide ? Comment commencer un tel billet et vous donner l’envie de lire et d’en savoir plus ? Comment faire pour partager son approche de la meilleure façon ?

    Pour répondre à ces questions, j’ai décidé de publier deux textes sur ce blogue. Le premier évoquera mon histoire, comment Steinheimer a joué un rôle à des moments clés sur mon chemin de créateur. Ensuite, je vous proposerai de découvrir les apports possibles de son travail au photographe de train contemporain.

    Ma petite histoire

    Je conçois que parler de moi pour introduire une personne telle que Steinheimer peut paraître prétentieux. N’y voyez aucune suffisance, mais bien un hommage à l’homme qui a eu un rôle important dans mon travail créatif, en particulier dans des moments de doutes. Je remercie sa femme, Shirley Burman, qui m’a autorisé à publier des images faites par son mari.

    Pour commencer ce récit, je vous propose deux de mes clichés pris au même endroit, sur la ligne Dijon — Toul. Le matériel moteur est le même, une BB26000. La première correspond à mon approche de la photographie ferroviaire avant la découverte de Steinheimer, la seconde après.

    Train de conteneur SNCF
    La BB26210 assure la traction d’un train intermodal reliant l’Espagne à l’Allemagne. Juin 2007.
    Lever de soleil sur un train de marchandises SNCF.
    Les premières lueurs du jour servent d’écrin à ce train à destination de Perpignan. Février 2008.

    La première photo suit les règles de ce qui est désigné comme un « wedgie » en Amérique du Nord. Le train est le sujet majeur, l’angle de prise de vue de trois quarts et le soleil dans le dos du photographe. Certes, la composition en légère contre-plongée donne un effet dynamique, mais la destination du cliché est surtout documentaire. Il intéressera principalement les personnes passionnées qui connaissent les « codes » de lecture qui leurs permettent d’apprécier le contenu de l’image (type de locomotive, sa livrée ou son numéro).

    La seconde est très différente et brise même quelques règles établies (contre-jour, queue du convoi coupée). Ici, je photographie aussi bien le train que l’ambiance matinale qui a vu son passage ainsi que l’environnement traversé. Elle est destinée autant à un auditoire d’amateurs qu’à un plus grand public.

    Là est la force du message véhiculé par Steinheimer : on peut être un passionné de chemin de fer et avoir une approche artistique de la question !

    Qui est Richard Steinheimer ?

    Extrait d’article Trains Magazine de novembre 1955.

    Dave Styffe et Ted Benson présentent assez bien ce personnage dans leur livre « Wheels Rolling-West » consacré à la photographie dans l’ouest des États-Unis. Dans le chapitre intitulé Steinheimer and the California consciousness (Steinheimer et la sensibilité californienne), ils écrivent : « Pour Stein, le chemin de fer était plus que du matériel. Sa liste impressionnante de publications a fait la part belle au caractère humain de l’activité ferroviaire, d’une manière que personne n’avait perçue jusque là. Saisir les aspects intangibles de la vie et des traditions, raconter des histoires en utilisant des images, puis combiner tous ces éléments avec la virtuosité d’un artiste-photographe, telle était la signature d’un tirage réussi de Steinheimer. En accordant une grande importance à la créativité et en affrontant des conditions météo difficiles pour donner le meilleur de lui-même, Richard Steinheimer a ouvert un chemin. Un chemin qu’une génération entière de photographes ouest-américains a essayé de suivre. »

    Richard Steinheimer est né en 1929. Quelques années après sa mise au monde, ses parents divorcent. Sa mère en a la garde et décide de déménager en Californie pour habiter près de ses proches. Elle s’installe dans une maison construite à quelques dizaines de mètres d’une ligne du Southern Pacific. Le jeune Richard se prend alors de passion pour les trains et les cheminots (il confiera qu’il retrouvait en eux une certaine image paternelle). À 16 ans, il réalise ses premiers clichés : les circulations qui passaient à côté de la résidence familiale. Il puise son inspiration dans les livres de Lucius Beebe, un dandy excentrique qui a donné ses lettres de noblesse à la photographie ferroviaire en Amérique du Nord. Steinheimer débutait une carrière qui allait durer jusqu’en 2000, date à laquelle la maladie d’Alzheimer l’empêche de continuer. Il décède en mai 2011 à l’âge de 82 ans.

    Saisir les aspects intangibles de la vie et des traditions, raconter des histoires en utilisant des images, puis combiner tous ces éléments avec la virtuosité d’un artiste-photographe, telle était la signature d’un tirage réussi de Steinheimer.

    Le talent de Steinheimer a rapidement été remarqué par le rédacteur de chef de la revue Trains Magazine. David P. Morgan est séduit par la créativité des clichés qui lui sont proposés. En 1949, les lecteurs découvrent une première photographie de cet auteur alors âgé de 20 ans. Elle était la première d’une longue série. Steinheimer écrira plusieurs articles, des photoreportages, ainsi que plusieurs livres.

    Son style lui vaudra le qualificatif de « Ansel Adams de la photographie ferroviaire » de la part du directeur du Musée Ferroviaire de Californie dans la nécrologie du Los Angeles Times publiée à sa mort en 2011. Cette même personne précise qu’il a « apporté un volet artistique à un domaine souvent associé à la technologie ». Un élément peu connu, y compris en Amérique, est que Steinheimer a pratiqué la photographie au flash plusieurs années avant Winston Link. Au fil des années, il a documenté les changements dans l’industrie ferroviaire, en particulier la transition de la traction vapeur à la traction diesel. Il allait là où les autres ne voulaient pas, ou n’osaient pas se rendre : dans des conditions climatiques difficiles, la nuit ou depuis des trains en mouvement. Son style peut être qualifié d’expérimental.

    Un remède à l’ennui

    De 1995 à 2005, j’ai eu la chance de publier certains de mes clichés dans des magazines ferroviaires français. Le trafic était intense dans l’est de la France et la diversité du matériel roulant important. Je parcourais les différentes lignes de Lorraine avec mon Minolta Dynax 7 chargé en pellicule Fujichrome. J’ai pourtant ressenti une certaine lassitude dans ma pratique de la photo. Je ne souhaitais pas faire des centaines de kilomètres pour aller dans d’autres régions ni couvrir des « events » comme les pointes alpines. Malgré le fait de voir mes images dans des revues, je trouvais que je cadrais tout le temps de la même manière, avec les mêmes éclairages.

    Cette période d’ennui créatif a coïncidé avec mon exploration du Canada et de l’Amérique du Nord (et pour des raisons non ferroviaires). Naturellement, je me suis intéressé aux trains et aux publications locales. J’ai été scotché par Trains Magazine et CTC Board : la mise en page, la diversité des sujets traités et surtout le choix des illustrations. J’ai découvert des cadrages avec des « trains qui s’en vont », des profils avec la rame coupée ou même des vues entièrement à contre-jour. Bref, dans ces pays-continents, la photographie ferroviaire était considérée comme un art à part entière. En cherchant des noms des auteurs des clichés qui m’attiraient le plus, j’ai trouvé celui de Richard Steinheimer.

    Photographie d'une caboose de Richard Steinheimer
    Photo extraite du livre « Backwoods Railroads of the West » qui montre une caboose abandonnée dans le désert californien.

    En 2006, j’achète mon premier « beau livre » américain. Il s’appelle « A Passion for Trains : the Railroad Photography of Richard Steinheimer » et a été écrit par Jeff Brouws. Je découvre des images carrées très bien reproduites et d’un format généreux. J’y lis la vie de Steinheimer, et apprends qu’il se désigne comme un « train buff » (un fana de train). Je réalise qu’on peut rester au bord des voies pendant des heures, suivre l’actualité ferroviaire tout en faisant de l’art. Car les clichés que j’ai devant mes yeux s’avèrent de véritables chefs-d’œuvre monochromes. Les contre-jours mettent en valeur le graphisme des infrastructures, les conditions climatiques extrêmes renforcent la puissance des locomotives et la présence d’êtres humains dans certaines compositions crée une émotion palpable. J’aborderai en détail tous ces éléments dans un second billet.

    Toujours est-il qu’en cet instant d’ennui abyssal dans mon hobby, je retiens qu’on peut s’exprimer artistiquement sur un sujet aussi terre à terre que le train. Je commence à produire des clichés face au Soleil, à couper la queue des convois… autant de « règles » de la « belle » photo ferroviaire imposée par les magazines (et qui sont toujours tenaces dans la communauté). J’essaye de donner plus d’espace à l’environnement, mais cet aspect est assez difficile pour moi à mettre en œuvre. Il me faudra de longues années pour appréhender cette notion.

    À l’issue de cette première « rencontre », je me passionne pour le monochrome numérique. Je réalise qu’il a toute sa place en ce début de 21e siècle. En effet, je me rends compte que le noir et blanc permet de renforcer le côté graphique et de représenter l’essence d’une scène. Cette ébullition créative mènera naturellement à l’aventure collective du projet Images & Trains.

    Wagons blanc d'un train de marchandise dans la nature.
    Vue aérienne d’un train (vide) composé de trémies pour le transport de calcaire traversant la campagne de la Lorraine.

    Des retrouvailles dans un moment de doute

    2019 a été l’année où ce qui restait de la grande époque de la SNCF, celle d’une entreprise « au service du public », a été effacé. La SNCF que j’appréciais est morte, tuée par des dirigeants qui obéissaient à un gouvernement néo-libéral. Tout ce qui faisait le fondement même du chemin de fer, son ADN, a été scientifiquement et méticuleusement démantelé. Cette année-là, l’accès des quais aux voyageurs qui n’ont pas de billet est empêché grâce à des portiques de contrôle. Finies les scènes des au revoir, les cœurs tracés sur la crasse des vitres et les yeux rougis des amoureux qui se quittent. Les cheminots tentent de faire avorter ce funeste projet en faisant grève, en vain.

    Je n’ai jamais épousé la mentalité de « famille cheminote », mais le démantèlement de la SNCF, dans ses détails les plus intimes, ne m’a pas laissé indifférent. Au-delà des questions évidentes sur mon avenir professionnel, j’ai réalisé que les choix politiques concernant les chemins de fer s’insinuaient dans ma création photographique. En continuant à mettre en image le train et son univers, j’avais l’impression de donner un aval à ce qui se passait. J’étais un vulgaire collabo au même titre que le petit chef qui mettait du zèle à appliquer les ordres venus d’en haut. Je ne pouvais plus participer à cela !

    Le plus naturellement du monde, je me suis dit que le temps d’arrêter la photographie ferroviaire était arrivé. Après presque vingt-cinq années de pratique, c’était le moment de faire autre chose. « 1995–2020, 25 ans de photos », voilà qui était un résumé efficace. J’ai écrit un billet complet où j’expliquais dans le détail le pourquoi de cet arrêt définitif.

    Vue monochrome de la gare de Paris-Est.
    Des portiques empêchent désormais l’accès aux quais au moment du départ des TGV.

    Et puis, pendant mes jours de grève, je suis retourné dans mes livres, en particulier ceux consacrés au travail de Richard Steinheimer. Cette fois-ci, ce n’est pas sa technique qui m’a secouru de cette passe difficile. C’est son approche de la photographie ferroviaire, de ses réactions face aux changements qu’il avait pu vivre. J’avais récemment acquis le livre « Done, Honest and True » où Ted Benson dialogue avec Steinheimer sur sa carrière. La conclusion de cet ouvrage est la suivante :
    « À un âge où la plupart des gens abandonnent, Dick est enthousiaste à propos des images qu’il lui reste à faire.
    “Moi ? Arrêter ?”
    Steinheimer s’interrompt, son regard fixé à l’horizon, là où les rails et le ciel se rencontrent.
    “Je ne pense pas que les gens devraient arrêter de faire ce qu’ils aiment” »

    Je me souviens avoir lu cette phrase à la fin de l’année 2019. Et elle m’a marqué au point de planifier quelques projets l’année suivante dont un dénommé « errances photographiques ». J’avais comme seul fil directeur une chose simple : sortir de ma zone de confort. Je devais dépasser mes schémas traditionnels de prise de vue qui consistaient à reconnaître et identifier le matériel.

    Plus facile à dire qu’à faire tellement mon œil a été formaté au fil des années ! Et pour cause : le wedgie est fort plébiscité sur les réseaux sociaux et le web. De plus, mon métier de conducteur de train fait qu’inévitablement je distingue, je lis l’aspect technique d’une scène ferroviaire avant son côté artistique.

    Je suis donc allé faire des photos sous la pluie, dans le brouillard, de nuit ou dans les faubourgs de Londres. Puis est arrivée la pandémie mondiale de la COVID qui a interrompu la démarche en cours. Mais j’avais retrouvé les sensations et le plaisir d’imaginer. Une fois de plus, Steinheimer m’avait sorti d’une impasse créative.

    Photo hivernale de Richard Steinheimer.
    Photo extraite du livre « Backwoods Railroads of the West » qui montre une vue hivernale d’un train du Denver & Rio Grande Western à voie étroite.

    En conclusion

    Pour conclure ce premier billet, je vais reprendre les mots de Jeff Brouws : « le fait que Steinheimer n’ait pas arrêté des sujets ferroviaires malgré l’extinction de la traction vapeur est une caractéristique qui rend son travail fondamentalement différent de celui des autres [photographes]. Ce n’est pas qu’il n’aimait pas la vapeur, au contraire, il était triste de sa disparition. Mais son intérêt pour l’univers ferroviaire lui faisait voir la situation dans son ensemble : les chemins de fer ne se résument pas au seul matériel moteur. Les photographes doivent s’adapter ou abandonner. »

    Vous l’aurez compris, Steinheimer n’a pas juste influencé ma façon de prendre les trains en photo. À plusieurs reprises, il m’a redonné la « foi » et m’a permis d’aller au-delà de la documentation d’un sujet spécialisé. La photographie est devenue une échappatoire créative et un moyen d’expression fort. Dans un second billet, je reviendrai en détail sur des aspects plus précis de la démarche et de la technique de Steinheimer. Je vous montrerai comment il peut vous aider à alimenter votre regard.

    L’exploration du travail de Richard Steinheimer n’est pas terminée puisque le Center for Railroad Photography and Art (CRPA) a acquis en 2022 une grosse part de sa production. Plusieurs dizaines de milliers de diapositives et tirages datés des années 70 font maintenant partie des collections du centre. Cela augure de belles surprises et découvertes dans les prochaines années !

  • De la photo ferroviaire à visage humain

    De la photo ferroviaire à visage humain

    La réflexion que je présente dans ce billet a été initiée par une annonce Instagram du photographe @urbanttraveller. Ce dernier a demandé à ses abonnés s’ils avaient des gens sur leurs clichés. Et en cas de réponse affirmative, quelle était leur approche du sujet. Plusieurs réactions pertinentes et inspirantes ont alors été publiées.

    J’ai fait mienne cette interrogation et j’ai pris le temps d’éplucher mes albums photographiques. Force est de constater que j’inclus peu de personnes dans mes images. Et après réflexion, deux raisons l’expliquent : mon incapacité à mettre en valeur les êtres humains et les comportements de mes compatriotes face à un appareil photo.

    Deux handicaps de taille

    Photographier des gens est synonyme de sortie de ma zone de confort. Je suis mal à l’aise, j’ai l’impression de voler quelque chose. J’ai le sentiment d’être un voyeur et de violer une intimité. Et tout cela se ressent lorsque je m’aventure à tirer le portrait de mes congénères. Forcément, quand je compare mes productions à certains de mes collègues talentueux, je me sens médiocre et imposteur. J’essaye cependant d’explorer ce thème avec des sortes « d’exercices imposés » pendant certains périples. J’ai ainsi pu ramener quelques compositions « acceptables » d’un récent voyage à New York, une première étape pour surmonter ma timidité et mon inconfort sur ce point.

    À mon incapacité à traiter ce sujet s’ajoute l’ambiance générale face à un appareil photo, en France comme dans la plupart des pays occidentaux. Beaucoup invoquent le « droit à l’image » lorsqu’un appareil est visible dans un lieu public. Prendre des images d’un départ d’une colonie de vacances dans une gare fait passer le photographe pour un pédophile potentiel. Il est loin le temps où les Doisneau et Cartier-Bresson immortalisaient les visages de la France de tous les jours ! Que restera-t-il comme témoignages visuels de notre époque ? Une parade est l’emploi d’un téléphone portable qui semble accepté et dont le niveau technologique permet des productions correctes.


    Un regard sur mes rares productions

    Malgré ces deux handicaps, ma photothèque contient quelques clichés qui allient aspect humain et univers ferroviaires.

    Beaucoup ont été réalisés au cours de voyages, en particulier en Asie (en Malaisie, en Corée du Sud ou en Thaïlande). J’interprète cela par le fait que lors de mes visites, les gares aseptisées ou « centre -commercialisées » comme nous les connaissons en Europe n’existaient pas. Une certaine authenticité offrait de nombreuses scènes de la vie de tous les jours à immortaliser. De plus, dans le cas de la Thaïlande, les gens sont demandeurs et invitent le ou la photographe avec un geste ou un sourire. Peut-être que cette facilité à l’étranger s’explique par les différences culturelles qui me permettent de m’affranchir de mes peurs de photographier autrui ?

    J’ai aussi souvent tiré le portrait des personnes de loin ou de dos. J’y vois là une première approche, un premier accroc à cette timidité à photographier l’autre. Les images produites ne sont pas forcément désagréables à regarder. Mais l’absence de visage, de regard, empêche une connexion émotive avec le sujet qui rend une photographie efficace.

    Une tactique pour contrer la gêne et le regard des autres consiste à faire des gros plans, en particulier sur les mains. « Les mains au travail » est un thème que j’apprécie et que j’étudie depuis de nombreuses années.

    Enfin, un dernier subterfuge pour inclure un aspect humain dans mes clichés est l’autoportrait. Étant cheminot, je me suis mis en scène plusieurs fois dans le cadre de mon travail. Certes, je dois surmonter la difficulté de me montrer, mais en fin de compte, il y a une facilité de se photographier. Après, il est légitime de se poser la question de la véracité et de la « réalité » des images produites puisqu’elles sont préparées. Dans tous les cas, elles sont effectuées dans un environnement ferroviaire authentique, en respectant les gestes de mon métier.

  • Une sortie, une photo… et pas plus !

    Une sortie, une photo… et pas plus !

    William Gill est un Américain qui excelle dans la photographie ferroviaire de nuit au flash. Son travail est « unique » dans tous les sens du terme et en particulier la signification originelle « qui est un seul ». À l’instar de Winston Link, il prépare ses sujets de façon minutieuse, n’hésitant pas à parcourir plusieurs kilomètres à pied ou en bateau. Tout ce travail de fourmi pour ne ramener qu’une ou deux images ! Nous nous trouvons en présence d’une réponse ultime à l’équation « quantité vs qualité ».

    Une pratique pas vraiment en vogue

    Vous conviendrez avec moi qu’une telle démarche est en opposition frontale avec les pratiques actuelles. En ce début de 21e siècle, la « politique du chiffre » sévit également en matière de photographie, en particulier sur les réseaux sociaux. Ce comportement s’avère possible grâce à la technologie numérique et il conduit à une véritable overdose d’images. Il existe, car il répond aux besoins d’un lectorat, amateur de l’objet représenté (type ou couleur de la locomotive, convoi spécial) plutôt que de la photographie en elle-même. Je suis modérateur et à plusieurs reprises, je suis intervenu sur des groupes Facebook où j’ai demandé une certaine sélection des images partagées (dans des cas manifestes de « vidage de carte mémoire »). Et chaque fois, des commentaires en soutien aux publications ont fleuri. La justification était du style « mais le sujet est intéressant », preuve que c’est bien le thème qui est apprécié avant tout.

    Plaidoyer pour la sélection

    Sélection, le mot est lâché ! Les photographes ne savent plus ou n’osent plus choisir quoi publier en ligne. On partage en masse, même si c’est souvent médiocre (esthétiquement parlant). Cet excès d’images conduit parfois à une véritable répulsion de l’acte photographique lui-même, un sentiment que j’ai éprouvé en 2021.

    Face à ce rejet, j’ai pris des « mesures de protection ». Je me suis imposé un sevrage médiatique (comprenez les réseaux sociaux en général, Instagram en particulier). Je me suis surtout astreint à m’appliquer dans mon travail photographique. Même si je ne rapporte qu’un petit nombre de clichés d’une sortie le long d’une voie ferrée, ils doivent être créatifs et remarquables. La lourdeur de réalisation de certains types d’images que j’apprécie (au drone ou de nuit au flash) m’incite à cette approche minimaliste. Un retour à la technique argentique permet à d’autres personnes de restreindre ce penchant à produire en grande quantité.

    Un photographe ferroviaire confirmé m’a conseillé une fois de « ne montrer de [mon] travail que ce qui est réussi et qui a un minimum d’intérêt ».

    Un photographe ferroviaire confirmé m’a conseillé une fois de « ne montrer de [mon] travail que ce qui est réussi et qui a un minimum d’intérêt ». En ne présentant que les « bonnes » images, l’auteur montre qu’il a un certain respect de son auditoire. Et sa démarche sera rapidement reconnue comme étant de qualité. Pourquoi y a-t-il ce besoin d’exposer beaucoup de photos ? Faut-il encore et toujours « alimenter la machine » pour dire qu’on est vivant ? L’absence d’images serait-elle une sorte de mort virtuelle ? Les algorithmes de publications des différents réseaux sociaux ne sont malheureusement pas étrangers au développement de ces pratiques.

    On pourra me rétorquer que du temps de la photographie argentique, les artistes les plus connus « bouffaient » de la pellicule. Il existe un très bel ouvrage qui montre ce processus à l’agence Magnum (lien). Alors oui, ils mitraillaient leur sujet, mais à la fin il ne restait qu’une seule photo ! Ils sélectionnaient avec soin ce qui allait ressortir du lot pour, en fin de compte, créer des images qui allaient perdurer au fil des années.

    Choisir.
    Sélectionner.

    Voici deux verbes que je souhaite voir mis en pratique par photographes ferroviaires de façon régulière. Notre hobby n’en sortira que grandi.

  • Découvrir O. Winston Link en 2022

    Découvrir O. Winston Link en 2022

    Quand je partage mes photographies de nuit prises au flash, j’ai parfois droit à des commentaires particuliers. « Tes photos ressemblent à celles de ce photographe américain. » Ou bien « Tu es le Winston Link français. » Alors non, je ne suis pas du tout l’incarnation française de cet artiste ! Nos démarches sont différentes. Et surtout, qui suis-je pour imaginer me comparer à ce pionnier de la photographie au flash ?

    Dans ce billet, je vous présente brièvement Link et son approche. Ensuite, je vous propose des ressources pour découvrir son œuvre en 2022. Vous pourrez réaliser l’être hors du commun qu’il était et qui ne sera jamais égalé.

    O. Winston Link (1914-2001)

    Ogle Winston Link est un artiste américain qui a vécu sur la côte est des États-Unis. Après avoir terminé des études pour devenir ingénieur en 1937, il découvre la photographie de façon imprévue. En pur autodidacte, il emploie ses connaissances techniques acquises à l’école pour perfectionner les éclairages artificiels existants à l’époque. Il va ensuite les utiliser pour faire de la photographie commerciale son gagne-pain. Outillages industriels, intérieurs de laboratoire ou mises en scène de produits seront ses principaux sujets tout au long de sa carrière.

    Le hasard va continuer de marquer la vie photographique de Link. Après une séance à mettre en image des climatiseurs, il se retrouve en gare de Waynesboro, en Virginie. L’ambiance particulière le séduit. Il décide d’utiliser deux flashes, faits maison, et immortalise un train du Norfolk & Western Railroad (N&W). Et comme il lui reste du temps avant de repartir en direction de New York, où se trouve son domicile, il photographie l’ordinaire des cheminots qui s’affairent. Nous sommes au début des années cinquante et les gares fourmillent de personnels en tout genre qui font tourner la machine ferroviaire.

    Une fois les clichés tirés, Link est très content du résultat. Il contacte la direction du N&W pour lui demander l’autorisation de reprendre ce genre d’images à d’autres endroits du réseau. Cette dernière donne son accord, tout en précisant qu’elle n’octroierait aucun financement. Link commence alors l’œuvre de toute une vie : immortaliser les ultimes circulations vapeur de cette compagnie de l’est des États-Unis. Il s’emploie à cette tâche pendant cinq années consécutives (jusqu’à la disparition complète des locomotives de ce type). Et si, aujourd’hui, cette démarche est toujours hors du commun, c’est parce que la majeure partie de ses photos ont été faites la nuit. Les sujets, souvent mis en scène, étaient éclairés par de puissantes lumières de sa fabrication.

    Une démarche unique

    Tout était préparé aux millimètres et à la seconde près. Sa formation d’ingénieur lui a permis de calculer au plus juste la disposition des flashes et la quantité de lumière nécessaire. Au total, il prendra environ 2400 images de 1950 à 1955.

    Link n’était pas un « railfan » (passionné des chemins de fer) à proprement parler. Pour lui, tirer le portrait d’une locomotive seule, sans présence humaine, s’apparentait à de la photographie d’outillage ! Il était conscient que son pays vivait une époque charnière. Avec la fin de la traction vapeur, tout un plan de l’économie américaine allait disparaître, emportant avec elle des communautés établies depuis longtemps dans des endroits isolés.

    Même si la plupart des clichés sont des mises en scène, il a immortalisé la vie de tous les jours de l’américain moyen. En parcourant les prises de vue, on découvre des enfants qui jouent dans une rivière ou bien l’abondance d’un magasin général au fin fond d’une campagne perdue. Parfois, le photographe nous convie dans l’intimité d’un salon cosy ou dans une petite ferme à l’heure de la sortie des vaches. Je vous invite à regarder la dernière vidéo citée en fin de billet pour apprécier l’attachement de Link à cette Amérique-là. Et je vous rappelle que tout ce projet s’est fait sur ses fonds propres !

    Link avait un don : celui de pouvoir imaginer, visualiser le rendu définitif d’une composition nocturne éclairée par ses soins

    Au-delà de son talent pour mettre en scène la vie quotidienne, Link avait un don : celui de pouvoir imaginer, visualiser le rendu définitif d’une composition nocturne éclairée par ses soins. Il préparait longuement le placement de ses lumières, calculait la quantité d’énergie nécessaire. La maîtrise des détails était telle que les ampoules utilisées étaient fabriquées sur mesure et à usage unique ! Cette démarche qui frise la perfection explique en partie l’intérêt des clichés qu’il a produit. Celles et ceux qui s’essayent à la photographie au flash, de nuit ou pas, savent combien se représenter l’aspect final d’une création est difficile. Au-delà de la qualité des cadrages et des thèmes choisis, je considère cet « instinct esthétique » comme le véritable trait de génie de Link.

    Vous comprendrez à la lecture de ce rapide résumé de sa vie de photographe que personne ne peut se comparer à Link et à son œuvre. Ce qu’il a fait est et restera unique.

    Ressources

    Je vous suggère de découvrir trois vidéos qui vous permettront d’embrasser le travail de Link, mais aussi de mieux saisir sa démarche. C’est en anglais, mais grâce à la traduction en direct de YouTube, celles et ceux qui ne sont pas à l’aise avec la langue de Shakespeare pourront comprendre l’essentiel des propos tenus.

    Trains That Passed in the Night: The Railroad Photographs of O. Winston Link
    La première vidéo est celle qui m’a donné l’idée et l’envie d’écrire ce billet. Elle est produite par le Center for Railroad Photography and Art (CRPA). Thomas Garver y présente la vie et l’œuvre du photographe américain. On découvre de nombreuses images du Norfolk & Western Railroad de façon plutôt originale. En effet, T. Garver est l’ancien assistant devenu agent de Link. Il est également conservateur et fondateur du O. Winston Link Museum, à Roanoke, en Virginie-Occidentale. Le mot d’ordre de cette conférence est « behind the photographs » (dans les coulisses des photographies). Vous en saurez plus sur la démarche de Link à grand renfort d’anecdotes et d’histoires amusantes.

    O Winston Link documentary Trains That Passed In The Night
    La deuxième vidéo est un film tourné dans les années 80. C’est un long entretien avec Link en personne. Vous pourrez donc voir et entendre l’artiste, mais également ses assistants ou même des individus qui figurent sur certains clichés. Nous parcourons certains lieux de prise de vue et le maître en personne nous explique toute la partie technique de son travail. Cette vidéo contient aussi des plans que Link a lui-même filmés. Cela donne un résultat très immersif qui permet de se rendre compte à quoi ressemblait le monde en voie de disparition que Link a immortalisé au travers de ses images.

    O. Winston Link — Dreams In Steam
    Pour finir, je vous propose de regarder un documentaire vidéo qui a été produit pour l’O. Winston Link Museum par Steve Stinson. Stephanie Klein Davis est photographe et professeure de photographie à Roanoke. Elle nous présente sa réflexion de technicienne de l’image sur les méthodes de prise de vue ainsi que les règles de développement utilisées par Link. Ici, vous découvrirez une approche plus « photographique » sur la démarche d’artiste. De nombreux clichés sont montrés dans ce film d’une trentaine de minutes.

    Deux livres sont indispensables si vous appréciez la démarche de Link, les photographies ferroviaires nocturnes ou même le visage d’une Amérique aujourd’hui disparue.

    Steam, Steel, and Stars: America’s Last Steam Railroad
    Harry N. Abrams, 1994
    Les photos qui illustrent ce billet sont extraites de ce livre. Toute personne intéressée du travail de Link se doit de posséder cet ouvrage. Il reprend l’essentiel des clichés nocturnes de l’artiste. On ne trouvera cependant que peu d’information sur l’histoire de Link. On peut regretter que la qualité des reproductions des images ne soit pas optimum. Des copies d’occasion de ce livre existent en nombre et à bon prix.

    O. Winston Link : life along the line
    Abrams ; Har/Com, 2015
    Ce livre est le plus récent publié. Il présente l’ensemble de l’œuvre de Link, de jour comme de nuit. Ici, on s’intéresse vraiment à l’artiste et à sa carrière. Les reproductions sont d’excellente qualité. Au moment d’écrire ces lignes (été 2022), cet ouvrage est assez difficile à trouver à un prix raisonnable.

  • Pullman — America’s Hotel on Wheels

    Pullman — America’s Hotel on Wheels

    Au début de l’année 2021, j’ai consacré mes pauses lectures — que j’aime appeler mes « instants thé » — à la découverte d’un magazine américain. « Pullman, America’s Hotel on Wheels » (Pullman, les hôtels ambulants de l’Amérique) est un numéro spécial de la revue Classic Trains.

    Ce titre figure au catalogue de la maison d’édition Kalmbach Publishing. Cette dernière possède également Trains Magazine qui a plus de soixante-dix années d’existence. Cela représente une quantité énorme d’articles et de photographies sur des sujets variés. Régulièrement, ce contenu est la base de magazines consacrés à un thème spécifique.

    Voici l’exemple de deux voitures qui étaient la propriété de la compagnie Pullman. En haut, il s’agit d’une voiture-salon et observation (pour apprécier les paysages traversés). En dessous, vous pouvez découvrir une voiture-couchette.

    Ce vingt-septième hors-série décrit la création et l’activité de la compagnie Pullman. Elle était propriétaire d’un parc de plusieurs milliers de voitures-lits, voitures-restaurants ou même panoramiques. Elle employait des maîtres d’hôtel qui avaient à leur charge une voiture complète. La qualité du service rendu était telle que la simple évocation du nom de Pullman était un gage de perfection. Malgré sa taille gigantesque, Pullman n’exploitait pas ses propres convois. Les voitures étaient incorporées dans des trains des compagnies régulières. Et elles étaient nombreuses au début du 20e siècle, une période avec un réseau autoroutier inexistant et le transport aérien, une utopie ! Pour qui connaît un peu la situation ferroviaire en Amérique du Nord aujourd’hui, cela semble invraisemblable puisque les entreprises ferroviaires sont exclusivement dédiées à l’acheminement des marchandises. À l’exception notable d’Amtrak (États-Unis) et VIA Rail (Canada) qui ont repris les dessertes voyageurs quand les compagnies régulières les ont abandonnées.

    Au-delà de mon intérêt pour le chemin de fer américain, deux sujets ont conduit à ce choix de lecture. Le premier concerne le voyage en lui-même, sur l’expérience que cela peut constituer. Le second porte sur la rêverie et l’imagination en action, des qualités que j’estime indispensables pour un photographe.

    Ces deux images vous donnent une idée de l’agencement intérieur de certaines voitures Pullman (en l’occurrence des voitures-salons).

    Éloge de la lenteur

    Mon emploi chez Eurostar, une compagnie de transport spécialisée dans les relations ferroviaires internationales, me permet de rencontrer de nombreuses personnes qui s’intéressent aux voyages.

    Aujourd’hui, nous vivons à l’ère de l’aviation et du train à grande vitesse. Le trajet doit être le plus court possible afin de réaliser un maximum d’activités en un minimum de temps. Cette course contre la montre est dictée par le souhait de produire encore plus, mais surtout par des conditions de travail qui laissent peu de place aux loisirs. L’oisiveté et les plaisirs sont des obstacles à la bonne marche économique et à la quête du profit !

    Malgré tout, ce début de décennie 2020 semble montrer des signes de changements. Des voix s’élèvent pour faire l’éloge de la lenteur et nombre de jeunes gens cherchent des moyens de circuler qui respectent l’environnement. Les trains de nuit reviennent dans les grâces des décideurs après avoir été mis au pilori de la rentabilité. Sur ce point particulier, le hors-série sur la compagnie Pullman remet en lumière une époque où le voyage ferroviaire était synonyme de qualité. Quoi de plus séduisant qu’un compartiment individuel ou pouvant accueillir trois personnes (qui portaient le joli nom de drawing rooms) pour passer une (ou plusieurs) dizaine d’heures en train ? Les voyageurs avaient de véritables fauteuils à leurs dispositions et certaines conditions tarifaires permettaient d’accéder à d’authentiques salons ou bars à cocktails. De nombreuses petites attentions ajoutaient à la qualité du service et rendaient ce périple agréable, si ce n’est inoubliable.

    Je suis cependant conscient d’une chose : ces voyages haut de gamme étaient réservés aux plus fortunés. L’article Birth of the Broadway (la naissance du Broadway) retrace la genèse du Broadway Limited, un train mythique reliant New York à Chicago (et retour) en vingt heures (au lieu de vingt-huit). L’auteur précise que l’accès à ce train rapide et de luxe valait 28 $ en 1902. Une recherche en ligne permet de découvrir qu’à cette époque, le salaire hebdomadaire moyen était de 10 $ seulement. Un simple aller coûtait l’équivalent de trois semaines d’un labeur souvent difficile.

    Des voix s’élèvent pour faire l’éloge de la lenteur et nombre de jeunes gens cherchent des moyens de circuler qui respectent l’environnement.

    Ce n’est donc pas par admiration béate pour une classe aisée que j’ai lu ces articles. C’est sur la notion même du voyage que je me suis passionné et interrogé. Quand les compagnies le voulaient, l’expérience rendait les dizaines d’heures passées supportables.

    Imaginez-vous à Paris Gare de l’Est. Vous vous installez avec votre conjoint (ou votre conjointe) dans un petit compartiment deux places d’une voiture-lit à destination de l’Autriche. Vous avez payé un plus cher qu’un billet normal, mais comme vous économisez une nuit d’hôtel à Wien, vous rentrez dans vos frais. L’accueil est personnalisé, avec un steward qui vous amène à votre cabine. Un jus de fruits frais vous attend et vous vous asseyez dans des sièges de couleur bleu foncé. Le train démarre et les paysages de la vallée de la Marne défilent devant vous. Vous savourez votre boisson au son de vos morceaux de musique préférés qu’un système Bluetooth vous permet d’émettre. Le train traverse la gare de Bar-le-Duc et le personnel vous invite à prendre votre repas à la voiture-restaurant. Vous y trouvez des plats et des breuvages aux accents des régions et des pays du parcours et qui conviennent à tout type de régime alimentaire. Le dîner terminé, vous retrouvez votre cabine qui est maintenant en configuration de nuit. Après une rapide toilette, vous vous endormez, bercé par le mouvement du train.

    Ce paragraphe pourrait être extrait d’un livre de science-fiction. Espérons qu’il devienne réalité bientôt. Dans un passé pas si lointain, j’ai vécu une expérience de voyage intéressante à bord d’un train de nuit français. J’avais économisé en plusieurs mois assez d’argent pour faire un trajet, Paris — Nancy via Marseille ! Le convoi à destination de Marseille comportait une voiture-lit de type T2 où j’ai pris place. Je n’ai pas pris de photos malheureusement, mais il me reste les souvenirs. Mon cerveau les a probablement enjolivés depuis, ce qui rend ce périple incroyable ! Pour la petite histoire, la remontée vers l’est du pays s’est faite en passant par Aspres-sur-Buech, Grenoble et Lyon par ligne classique et tout cela en moins de 24 h !

    Épopées oniriques

    Au-delà de la nostalgie d’un certain style de voyage, la lecture de ce numéro spécial m’a rappelé combien le rêve est important dans l’éducation du regard du photographe, surtout pour un thème tel que le ferroviaire. Cette « approche onirique » peut s’alimenter de diverses façons : par des livres, des films et des déplacements dans différents pays et réseaux !

    Quand j’étais lycéen, je prenais chaque jour un omnibus au départ de Nancy. La plupart du temps, je m’asseyais dans d’antiques voitures Bruhat tirées par une BB13000. Nous partions vers 17 h. Cet horaire permettait la correspondance avec un train en provenance de Paris et à destination de Munich, l’Eurocity Maurice Ravel. À cette époque, les chemins de fer ne me passionnaient pas spécialement. Mais la plaque de destination posée sur le flanc des voitures rouge et blanche était extraordinaire (pour le jeune étudiant que j’étais). Elle égrainait les gares et sa lecture était une invitation à la flânerie et à l’aventure. L’arrêt était de courte durée et rapidement, le « Maurice Ravel » reprenait sa route. Il me laissait seul sur le quai et mon imagination prenait alors le dessus. Je me voyais attablé à la voiture-restaurant alors que les paysages défilaient devant moi. Pendant quelques minutes, je m’échappais de mon ordinaire d’étudiant.

    Le Sunshine Special était un train-drapeau de la compagnie Missouri Pacific (Mopac) qui reliait Saint-Louis à San Antonio. Sur cette image, il est vu pendant sa traversée des monts Ozarks.

    J’ai retrouvé cette sensation à plusieurs reprises lors de mon avancée dans la découverte de ce numéro spécial. J’ai souvent posé le magazine, bu mon thé dans sa tasse délicate… Et je me suis imaginé assis dans un compartiment cosy d’un train de nuit pour New York. Doucement bercé par la musique des roues qui dansaient sur les joints de rails, j’abandonnais mon regard dans les paysages de l’est des États-Unis. Quelquefois, les lumières d’une gare ou bien le son d’un passage à niveau me ramenaient dans la réalité.

    Pour rester dans le domaine de l’imagination, j’ai trouvé intéressant de partager avec vous un extrait du livre « Steam, Steel & Limited – A saga of the Great Varnish Era ». Cet ouvrage liste une grosse partie des trains américains au long cours qui circulaient pendant l’âge d’or du chemin de fer, avant la Seconde Guerre mondiale. Son exploration n’est pas rébarbative : le lecteur découvre une multitude de petits détails (composition des trains, photos, horaires, menus des repas, etc.) qui permettent de visualiser cette époque faste. La plupart des illustrations de ce billet en sont issues.

    Voici une citation du texte consacré aux trains du Southern Pacific, et plus particulièrement au 19, le Klamath, qui reliait Oakland à Portland (sur la côte ouest des États-Unis). Jusqu’à la construction d’un pont sur un estuaire au nord d’Oakland en 1930, les convois empruntaient un ferry pour le traverser.

    « L’odeur de la mer accueille le train 19 tandis que le ferry glisse lentement de son embarcadère. Le temps de la traversée, les passagers ont pris d’assaut le restaurant et ont grignoté au son du sifflet à vapeur du navire qui mugissait son chemin à travers le détroit. La nuit, des arcs de lumière jaune marquaient la surface de l’eau alors que des sons étranges paraissaient provenir des profondeurs. Depuis la rive, le bateau, identifié par deux feux rouges et verts, semblait alors se faufiler hors de l’obscurité et grandissait doucement jusqu’à ce qu’il atteigne le quai dans une mer d’eau bouillonnante. »

    Je crois fortement que cet abandon à la flânerie est le garant d’une santé mentale équilibrée. Il constitue une source d’inspiration, un véritable combustible, qui alimente l’instinct du photographe voyageur. Alors, n’attendez plus. Prenez un livre de clichés signés Fénino ou Broncard. Et laissez-vous guider par votre imagination, créez vos histoires. Le train est un vecteur puissant pour cela et les photos sont un bon point de départ pour ces épopées oniriques !