L’univers des chemins de fer en textes et en images, de jour ou de nuit, vu du sol ou depuis les airs

Pullman — America’s Hotel on Wheels

Au début de l’année 2021, j’ai consacré mes pauses lectures — que j’aime appeler mes « instants thé » — à la découverte d’un magazine américain. « Pullman, America’s Hotel on Wheels » (Pullman, les hôtels ambulants de l’Amérique) est un numéro spécial de la revue Classic Trains.

Ce titre figure au catalogue de la maison d’édition Kalmbach Publishing. Cette dernière possède également Trains Magazine qui a plus de soixante-dix années d’existence. Cela représente une quantité énorme d’articles et de photographies sur des sujets variés. Régulièrement, ce contenu est la base de magazines consacrés à un thème spécifique.

Voici l’exemple de deux voitures qui étaient la propriété de la compagnie Pullman. En haut, il s’agit d’une voiture-salon et observation (pour apprécier les paysages traversés). En dessous, vous pouvez découvrir une voiture-couchette.

Ce vingt-septième hors-série décrit la création et l’activité de la compagnie Pullman. Elle était propriétaire d’un parc de plusieurs milliers de voitures-lits, voitures-restaurants ou même panoramiques. Elle employait des maîtres d’hôtel qui avaient à leur charge une voiture complète. La qualité du service rendu était telle que la simple évocation du nom de Pullman était un gage de perfection. Malgré sa taille gigantesque, Pullman n’exploitait pas ses propres convois. Les voitures étaient incorporées dans des trains des compagnies régulières. Et elles étaient nombreuses au début du 20e siècle, une période avec un réseau autoroutier inexistant et le transport aérien, une utopie ! Pour qui connaît un peu la situation ferroviaire en Amérique du Nord aujourd’hui, cela semble invraisemblable puisque les entreprises ferroviaires sont exclusivement dédiées à l’acheminement des marchandises. À l’exception notable d’Amtrak (États-Unis) et VIA Rail (Canada) qui ont repris les dessertes voyageurs quand les compagnies régulières les ont abandonnées.

Au-delà de mon intérêt pour le chemin de fer américain, deux sujets ont conduit à ce choix de lecture. Le premier concerne le voyage en lui-même, sur l’expérience que cela peut constituer. Le second porte sur la rêverie et l’imagination en action, des qualités que j’estime indispensables pour un photographe.

Ces deux images vous donnent une idée de l’agencement intérieur de certaines voitures Pullman (en l’occurrence des voitures-salons).

Éloge de la lenteur

Mon emploi chez Eurostar, une compagnie de transport spécialisée dans les relations ferroviaires internationales, me permet de rencontrer de nombreuses personnes qui s’intéressent aux voyages.

Aujourd’hui, nous vivons à l’ère de l’aviation et du train à grande vitesse. Le trajet doit être le plus court possible afin de réaliser un maximum d’activités en un minimum de temps. Cette course contre la montre est dictée par le souhait de produire encore plus, mais surtout par des conditions de travail qui laissent peu de place aux loisirs. L’oisiveté et les plaisirs sont des obstacles à la bonne marche économique et à la quête du profit !

Malgré tout, ce début de décennie 2020 semble montrer des signes de changements. Des voix s’élèvent pour faire l’éloge de la lenteur et nombre de jeunes gens cherchent des moyens de circuler qui respectent l’environnement. Les trains de nuit reviennent dans les grâces des décideurs après avoir été mis au pilori de la rentabilité. Sur ce point particulier, le hors-série sur la compagnie Pullman remet en lumière une époque où le voyage ferroviaire était synonyme de qualité. Quoi de plus séduisant qu’un compartiment individuel ou pouvant accueillir trois personnes (qui portaient le joli nom de drawing rooms) pour passer une (ou plusieurs) dizaine d’heures en train ? Les voyageurs avaient de véritables fauteuils à leurs dispositions et certaines conditions tarifaires permettaient d’accéder à d’authentiques salons ou bars à cocktails. De nombreuses petites attentions ajoutaient à la qualité du service et rendaient ce périple agréable, si ce n’est inoubliable.

Je suis cependant conscient d’une chose : ces voyages haut de gamme étaient réservés aux plus fortunés. L’article Birth of the Broadway (la naissance du Broadway) retrace la genèse du Broadway Limited, un train mythique reliant New York à Chicago (et retour) en vingt heures (au lieu de vingt-huit). L’auteur précise que l’accès à ce train rapide et de luxe valait 28 $ en 1902. Une recherche en ligne permet de découvrir qu’à cette époque, le salaire hebdomadaire moyen était de 10 $ seulement. Un simple aller coûtait l’équivalent de trois semaines d’un labeur souvent difficile.

Des voix s’élèvent pour faire l’éloge de la lenteur et nombre de jeunes gens cherchent des moyens de circuler qui respectent l’environnement.

Ce n’est donc pas par admiration béate pour une classe aisée que j’ai lu ces articles. C’est sur la notion même du voyage que je me suis passionné et interrogé. Quand les compagnies le voulaient, l’expérience rendait les dizaines d’heures passées supportables.

Imaginez-vous à Paris Gare de l’Est. Vous vous installez avec votre conjoint (ou votre conjointe) dans un petit compartiment deux places d’une voiture-lit à destination de l’Autriche. Vous avez payé un plus cher qu’un billet normal, mais comme vous économisez une nuit d’hôtel à Wien, vous rentrez dans vos frais. L’accueil est personnalisé, avec un steward qui vous amène à votre cabine. Un jus de fruits frais vous attend et vous vous asseyez dans des sièges de couleur bleu foncé. Le train démarre et les paysages de la vallée de la Marne défilent devant vous. Vous savourez votre boisson au son de vos morceaux de musique préférés qu’un système Bluetooth vous permet d’émettre. Le train traverse la gare de Bar-le-Duc et le personnel vous invite à prendre votre repas à la voiture-restaurant. Vous y trouvez des plats et des breuvages aux accents des régions et des pays du parcours et qui conviennent à tout type de régime alimentaire. Le dîner terminé, vous retrouvez votre cabine qui est maintenant en configuration de nuit. Après une rapide toilette, vous vous endormez, bercé par le mouvement du train.

Ce paragraphe pourrait être extrait d’un livre de science-fiction. Espérons qu’il devienne réalité bientôt. Dans un passé pas si lointain, j’ai vécu une expérience de voyage intéressante à bord d’un train de nuit français. J’avais économisé en plusieurs mois assez d’argent pour faire un trajet, Paris — Nancy via Marseille ! Le convoi à destination de Marseille comportait une voiture-lit de type T2 où j’ai pris place. Je n’ai pas pris de photos malheureusement, mais il me reste les souvenirs. Mon cerveau les a probablement enjolivés depuis, ce qui rend ce périple incroyable ! Pour la petite histoire, la remontée vers l’est du pays s’est faite en passant par Aspres-sur-Buech, Grenoble et Lyon par ligne classique et tout cela en moins de 24 h !

Épopées oniriques

Au-delà de la nostalgie d’un certain style de voyage, la lecture de ce numéro spécial m’a rappelé combien le rêve est important dans l’éducation du regard du photographe, surtout pour un thème tel que le ferroviaire. Cette « approche onirique » peut s’alimenter de diverses façons : par des livres, des films et des déplacements dans différents pays et réseaux !

Quand j’étais lycéen, je prenais chaque jour un omnibus au départ de Nancy. La plupart du temps, je m’asseyais dans d’antiques voitures Bruhat tirées par une BB13000. Nous partions vers 17 h. Cet horaire permettait la correspondance avec un train en provenance de Paris et à destination de Munich, l’Eurocity Maurice Ravel. À cette époque, les chemins de fer ne me passionnaient pas spécialement. Mais la plaque de destination posée sur le flanc des voitures rouge et blanche était extraordinaire (pour le jeune étudiant que j’étais). Elle égrainait les gares et sa lecture était une invitation à la flânerie et à l’aventure. L’arrêt était de courte durée et rapidement, le « Maurice Ravel » reprenait sa route. Il me laissait seul sur le quai et mon imagination prenait alors le dessus. Je me voyais attablé à la voiture-restaurant alors que les paysages défilaient devant moi. Pendant quelques minutes, je m’échappais de mon ordinaire d’étudiant.

Le Sunshine Special était un train-drapeau de la compagnie Missouri Pacific (Mopac) qui reliait Saint-Louis à San Antonio. Sur cette image, il est vu pendant sa traversée des monts Ozarks.

J’ai retrouvé cette sensation à plusieurs reprises lors de mon avancée dans la découverte de ce numéro spécial. J’ai souvent posé le magazine, bu mon thé dans sa tasse délicate… Et je me suis imaginé assis dans un compartiment cosy d’un train de nuit pour New York. Doucement bercé par la musique des roues qui dansaient sur les joints de rails, j’abandonnais mon regard dans les paysages de l’est des États-Unis. Quelquefois, les lumières d’une gare ou bien le son d’un passage à niveau me ramenaient dans la réalité.

Pour rester dans le domaine de l’imagination, j’ai trouvé intéressant de partager avec vous un extrait du livre « Steam, Steel & Limited – A saga of the Great Varnish Era ». Cet ouvrage liste une grosse partie des trains américains au long cours qui circulaient pendant l’âge d’or du chemin de fer, avant la Seconde Guerre mondiale. Son exploration n’est pas rébarbative : le lecteur découvre une multitude de petits détails (composition des trains, photos, horaires, menus des repas, etc.) qui permettent de visualiser cette époque faste. La plupart des illustrations de ce billet en sont issues.

Voici une citation du texte consacré aux trains du Southern Pacific, et plus particulièrement au 19, le Klamath, qui reliait Oakland à Portland (sur la côte ouest des États-Unis). Jusqu’à la construction d’un pont sur un estuaire au nord d’Oakland en 1930, les convois empruntaient un ferry pour le traverser.

« L’odeur de la mer accueille le train 19 tandis que le ferry glisse lentement de son embarcadère. Le temps de la traversée, les passagers ont pris d’assaut le restaurant et ont grignoté au son du sifflet à vapeur du navire qui mugissait son chemin à travers le détroit. La nuit, des arcs de lumière jaune marquaient la surface de l’eau alors que des sons étranges paraissaient provenir des profondeurs. Depuis la rive, le bateau, identifié par deux feux rouges et verts, semblait alors se faufiler hors de l’obscurité et grandissait doucement jusqu’à ce qu’il atteigne le quai dans une mer d’eau bouillonnante. »

Je crois fortement que cet abandon à la flânerie est le garant d’une santé mentale équilibrée. Il constitue une source d’inspiration, un véritable combustible, qui alimente l’instinct du photographe voyageur. Alors, n’attendez plus. Prenez un livre de clichés signés Fénino ou Broncard. Et laissez-vous guider par votre imagination, créez vos histoires. Le train est un vecteur puissant pour cela et les photos sont un bon point de départ pour ces épopées oniriques !

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