Photographier l’imprévisible

Depuis le mois de mars 2020, le monde connaît une pandémie aux proportions inattendues. Qui pouvait s’imaginer qu’une crise majeure viendrait d’un microscopique organisme ? Placé au cœur des voyages entre la France et le Royaume-Uni, mon employeur, la compagnie ferroviaire Eurostar, a été frappé de plein fouet par les restrictions en tout genre. Nous qui transportons des touristes de tous les horizons, nous avons dû stopper la circulation des trains. Aux moments les plus difficiles, un seul aller et retour roulait entre Paris et Londres. Je vous laisse imaginer les changements majeurs dans l’organisation du travail. Je ne m’étendrai pas sur ce point. Ce n’est pas l’objet de ce billet. Sachez cependant que les mesures nécessaires ont été prises pour garder les connaissances, théoriques comme pratiques, des conducteurs et ainsi garantir une sécurité maximum. De plus, les femmes et les hommes qui dirigent et opèrent cette entreprise sont conscients de la difficulté inédite de la situation. Cela signifie accepter des décisions parfois dures pour garantir la survie de ce lien franco-anglais.

Retranscrire une ambiance

Mais ce n’est pas le thème de ce billet. Je ne vous propose pas un reportage en image sur la situation, vue de l’intérieur. Je ne suis pas photojournaliste ! Ici, j’ai plutôt cherché à transcrire les ambiances, les impressions qui m’habitaient en ces moments tristement extraordinaires. J’ai tenté de répondre à une question : comment photographier l’imprévisible.

Dès l’arrivée du gros des dispositions sanitaires, j’ai réalisé que j’allais vivre des instants singuliers. J’espère sincèrement que l’espèce humaine prendra la mesure de cette catastrophe une fois qu’elle sera terminée. Je fais le vœu que cet essai reste unique et qu’il ne soit pas le premier d’un ordinaire tragique.

Après plusieurs semaines d’inactivité, j’ai photographié mon quotidien professionnel, y compris pendant mes coupures à Londres. Je n’ai pas utilisé mon appareil reflex. Je lui ai préféré le téléphone (de type iPhone) et deux applications : Hipstamatic et PhotoFimo. Ce choix résulte de deux considérations. La première était d’ordre pratique afin de ne pas m’encombrer. Je souhaitais également être discret pour ne pas perturber le flux des événements et des perceptions. Mais la raison principale réside dans l’instantanéité permise par les applications utilisées. Elles produisent des images définitives, déjà « traitées », et évitent de passer par la case post-traitement. Ainsi, je reste dans l’émotion initiale. Je ne rajoute pas une couche subjective, a posteriori, une fois les faits analysés — consciemment ou non — par le cerveau. Certes, je perds énormément du point de vue de la qualité. Mais je vous rappelle que je cherche à retransmettre des perceptions, des ressentis, et en aucun cas ne reproduire fidèlement une réalité neutre et froide. L’absence de netteté, les surexpositions des hautes lumières et les cadrages biscornus font de mes productions des objets « organiques », marqués des imperfections du vivant. Ce thème m’est très cher et je l’explore depuis plusieurs années. Cet essai est une étape dans cette quête.

Je trouve que le noir et blanc permet de révéler l’âme d’une scène, « l’essence » véritable du sujet photographié.

Le choix d’un rendu monochrome s’est imposé naturellement. Je voulais retirer toutes les sources de distractions colorées (publicités, néons…) Je trouve que le noir et blanc permet de révéler l’âme d’une scène, « l’essence » véritable du sujet photographié. Votre cerveau a moins de prise pour une interprétation logique, mentale. L’intellect et le raisonnement laissent la place à l’imagination et aux émotions.

L’esthétisme de l’absence

En fin de compte, le résultat de ce travail photographique est assez spontané. Dans l’album qui conclut ce billet, vous ne trouverez pas un véritable de fil directeur. Je vous présente les productions pêle-mêle, sans chronologie particulière.

En regardant les photos choisies, j’y ai détecté une sorte « d’esthétisme de l’absence ». Ces bâtiments, avenues ou quais déserts donnent une impression de propreté, de nouveauté. Elle est similaire à celle ressentie, par exemple, lorsqu’on prend le volant d’une voiture flambant neuve. Là-dessus se rajoute le déséquilibre résultant du vide dans des lieux habituellement peuplés. Le cas des rues désertées de Londres est l’exemple le plus saisissant. Ces images rendent compte de l’ampleur et du caractère hors du commun de la situation.

Et malgré tout cela, les trains circulent, certes en petit nombre. Le personnel, les voyageurs ou les passants apportent une touche d’humanité salutaire. En dépit des difficultés, la vie a le dessus, telle une plante qui transperce le macadam d’un trottoir gris et morose. En ce début d’année 2021, j’y vois un message d’espoir, un optimisme photographique.

Je vous rappelle que vous pouvez afficher les images en grand format en cliquant dessus. Cette fonction est également disponible sur téléphones mobiles. Vous pouvez passer d’une photo à l’autre en la « glissant ».

Itinéraires CréatifsMonochrome

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