L’univers des chemins de fer en textes et en images, de jour ou de nuit, vu du sol ou depuis les airs

Les détournements de l’été 2021 en Lorraine

Au début de l’été 2021, un accident tragique à un passage à niveau a conduit à la fermeture d’un axe fret historique : l’artère nord-est qui relie Valenciennes à Thionville via Charleville-Mézières. Dans ce billet, je vous propose de revenir en texte et en images sur les conséquences de cet événement.

Des circonstances exceptionnelles

L’artère nord-est (ANE) est un axe ferroviaire historique en matière de transport de marchandises. Il relie les ports et houillères du nord de la France aux usines sidérurgiques de Lorraine. Son utilisation s’est avérée primordiale dans la reconstruction du pays après la Seconde Guerre mondiale. Cette importance a conduit la SNCF à l’électrifier en courant alternatif 25000V en 1955, une première sur le territoire français.

Avec l’arrêt de l’activité des industries liées au charbon et à l’acier, le trafic a nettement baissé. L’ANE reste cependant un axe influent pour le fret ferroviaire français et international. Sa coupure inattendue l’a d’ailleurs démontré.

Dans la nuit du 16 juin 2021, un train de produits chimiques a heurté un convoi exceptionnel bloqué à un passage à niveau à proximité de la ville de Liart. Le choc a été si fort que la locomotive et plusieurs wagons ont quitté la voie. Dans l’accident, plusieurs citernes se sont disloquées et ont déversé leur contenu (de l’acide phosphorique). Le conducteur du train a subi de légères blessures. La pollution générée par la collision et les dégâts aux infrastructures ont provoqué la fermeture complète de l’ANE pendant une quinzaine de jours.

Image aérienne du déraillement. Photos SDIS08
Le Service Départemental d’Incendie et de Secours (SDIS) 08 a partagé cette image sur les réseaux sociaux. On peut se rendre compte de l’étendue des dégâts provoqués par cet accident.

Les réponses des entreprises ferroviaires

Même si l’âge d’or de l’ANE fait partie du passé, cet itinéraire est essentiel dans l’acheminement de nombreuses marchandises à un niveau national, mais aussi européen. La fermeture pendant une longue durée a donc obligé les différents opérateurs à faire face et à adapter leurs trafics.

Comme vous pouvez le comprendre en regardant la carte ci-dessus, les perturbations ont touché deux grandes relations. La première relie les zones portuaires de Calais et Dunkerque à la Lorraine (et par extension à l’Allemagne). Il s’agit essentiellement de transports liés à la sidérurgie : alimentation en charbon des usines et échanges de brames et autres bobines (coils dans le vocabulaire des industries de l’acier). Le second flux concerne des dessertes intermodales (conteneurs et remorques de camion) originaires du secteur de Calais et à destination du sud de la France, mais également de l’Espagne ou de l’Italie. Ces échanges sont connus sous le nom d’autoroute ferroviaire et sont du ressort de la SNCF et d’EuroCargoRail (devenue DB Cargo France le 15 septembre 2021). En ce qui concerne ces trains, la parade à la coupure de l’ANE a été de passer par Paris puis l’artère impériale PLM pour rejoindre le parcours normal à partir de Dijon.

Les convois plus lourds ont dû prendre un itinéraire d’évitement par la région parisienne puis la ligne 1 Paris — Strasbourg (avant de bifurquer en direction de Metz à Lérouville pour retrouver les terminus et trajets habituels). Ces relations sont emblématiques de l’ANE. Ils sont les petits enfants des navettes de charbon et de minerai de fer que des locomotives de type CC (14 000 et 14 100) tiraient dans les années 60 et 70. Ce sont eux qui m’ont le plus intéressé. La plus grosse partie des trains concernés étaient du ressort de Fret SNCF. Tous avaient pour origine (ou destination) Grande-Synthe (à côté de Dunkerque) à destination du triage de Woippy, près de Metz, où les convois reprenaient leur trajet normal. Quelques acheminements de Lineas sont venus apporter de la diversité avec l’alimentation en combustible de l’usine de Pont-à-Mousson et du transport de laitier (sous-produit métallurgique formé au cours des différentes fusions d’élaboration) en direction des cimenteries de la région parisienne.

Photo aérienne d'un train lourd d'acier
Les premiers rayons du soleil dissipent la brume dans la vallée du Rupt-de-Mad. Le train 72195 Dunkerque — Ebange vient de passer le sectionnement d’Euvezin. Ce convoi est un des plus lourds circulant sur le réseau français.

Pour réaliser le surplus de trafic que cela a généré sur la ligne 1 Paris – Strasbourg, voici deux tableaux comparatifs des circulations. Les convois supplémentaires, déroutés de l’ANE à cause de l’accident, figurent avec un fond vert. Vous remarquerez que certaines relations Sibelit (échanges Belgique — Suisse) apparaissent (fond jaune). Un malheur n’arrivant jamais seul, d’importantes inondations ont endommagé le réseau ferroviaire belge, ce qui a conduit à des détournements additionnels !

Comment profiter de cette augmentation de trafic inespérée ?

Lorsque les détails des détournements ont été disponibles, je me suis dit que la ligne 1 Paris – Strasbourg allait un peu sortir de la torpeur dans laquelle elle est plongée depuis la mise en service du TGV Est-Européen. La circulation de rames lourdes sur un itinéraire que j’apprécie beaucoup était l’occasion de réaliser quelques clichés intéressants.

Mais tout n’allait pas sans problème. Je vous rappelle que ces circulations ont eu lieu en juin et juillet. Cette époque n’est pas vraiment réputée pour ses éclairages de qualité ! J’ai donc décidé de favoriser les débuts et fins de journée (en gros les périodes horaires qui s’étalaient de 5 h 30 à 9 h et de 17 h à 20 h).
Autre inquiétude : beaucoup des coins photos que je connaissais, en particulier dans la côte de Loxéville, ont disparu. La faute en revient à Alstom qui a transformé une des voies de la célèbre rampe meusienne en centre d’essai. Plusieurs kilomètres de grillage ont ainsi poussé dans la face ouest de la côte. J’ai donc reporté mon activité du côté de Revigny ainsi que sur la ligne 11 Lérouville — Onville.

Ce surplus de trafic dans des zones géographiques que j’apprécie beaucoup a coïncidé avec mes débuts en photographie aérienne au drone. J’ai eu l’occasion de revisiter des endroits que je fréquente depuis de nombreuses années. Les images produites sont néanmoins marquées des défauts de celles et ceux qui commencent. Je vous demanderai par conséquent d’être indulgent à leur sujet !

Un train de marchandise derrière une BB27000
Un coup de zoom permet d’apprécier la majesté de cette rame dans les courbes qui précèdent la gare de Nançois-sur-Ornain, dans la côte ouest de la rampe de Loxéville. La BB27074 est chargée du train 71244 Ebange — Dunkerque.

Après plusieurs sorties, je photographiais des « habitués ». Comprenez par là des trains dont le numéro revenait systématiquement dans mon carnet de notes. J’avoue avoir eu deux préférés. Le premier était le mouvement à vide entre Pont-à-Mousson et Dunkerque assuré par Lineas. La grande rame uniforme de trémies latérales était particulièrement belle à mettre en image. Le second était le 72151, un convoi de plusieurs milliers de tonnes tracté par des BB27000 de Fret SNCF en unité multiple. J’admire les collègues conducteurs qui ont emmené ces convois sur des lignes au profil parfois exigeant.

À plusieurs reprises, j’ai dû faire face à une météo capricieuse. D’importantes chutes de pluie ont marqué l’été 2021. La Meuse est ainsi sortie de son lit à de nombreux endroits, ce qui a donné des possibilités d’images aériennes intéressantes. Je dois cependant vous avouer avoir eu beaucoup de chance avec les éclaircies, les trains passant juste au bon moment ! C’est assez rare dans la carrière d’un photographe ferroviaire pour le souligner !

Je dois cependant vous avouer avoir eu beaucoup de chance avec les éclaircies, les trains passant juste au bon moment !

Toujours est-il que j’ai cherché au maximum à placer les circulations en contexte. Je ne voulais pas simplement illustrer des convois dans des paysages anonymes. Quel intérêt avais-je à faire cela ? Je me suis donc concentré sur les lieux de prise de vue, les mettant en avant, quitte à sacrifier la qualité de l’éclairage du train pour y arriver.

La BB27091 en tête d'un train de wagons-plats
La BB27091 est photographiée à quelques kilomètres à l’est de Révigny. Elle assure un train de brames d’acier embarqués sur des wagons plats « de base ».

Les détournements ont duré un peu plus d’un mois. Pendant cette période, j’ai réussi à faire sept sorties photo. Mes critères de composition ont fait que je n’ai ramené qu’un nombre restreint d’images (j’assume complètement ce choix et cela risque même de devenir une de mes marques de fabrique à l’avenir). J’ai le plaisir de vous partager ma récolte dans une galerie à la fin de ce billet. Je suis très heureux de la qualité des photographies proposées. Au départ, cela n’était pas évident vu les conditions lumineuses et météorologiques d’un début d’été.

La ligne 1 (Paris — Strasbourg) est sortie de sa torpeur pendant quelques semaines. Quelques souvenirs me sont revenus en mémoire à mesure que je foulais les chemins qui m’étaient habituels du temps des rames Corail. J’ai constaté beaucoup de changements, et pratiquement tout le temps dans le mauvais sens (les grillages qui poussent, qui poussent). Le drone m’a cependant permis de dévoiler des paysages que j’ignorais. Je redécouvre ainsi ma région natale. Je compte bien en profiter pour en faire de même dans d’autres secteurs géographiques (dans la mesure des espaces autorisés au vol, ce qui n’est pas une mince affaire vu les zones militaires dans le Grand Est).

Utilisation des clichés de cet article

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2 réponses

  1. Un très joli reportage avec ces trains détournés. J’apprécie particulièrement la sinueuse ligne 11 Onville-Lérouville, magnifiquement mis en valeur avec un drone. Le fait de s’élever de quelques mètres permet alors d’entrer dans une toute nouvelle dimension. Une belle entrée en matière !

  2. Merci Renaud pour cet article très instructif et illustré de magnifiques photos ! J’aime beaucoup ce style et ce format de reportage. Vivement les prochains !

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