Tempête de neige sur Sudbury

Le temps offert par le confinement de ce début d’année 2020 m’a permis de commencer à mettre de l’ordre dans mes archives photographiques. Prises de 1996 à 2007, plusieurs centaines de diapositives attendent d’être numérisées et classées. Je reviendrai un jour sur ce travail sans fin.

Dans ce billet, je partage avec vous les souvenirs d’un week-end neigeux. Ils ont repris vie après avoir rangé et indexé une quinzaine de diapos de 2002. Elles demeuraient sans détails apparents et j’ai dû me replonger dans des carnets poussiéreux. J’y ai retrouvé les informations des convois photographiés. Réalisées à une époque où je ne voyais que par la publication dans les magazines, ces images sans soleil ont sombré dans l’oubli. Ce billet les ressuscite et vous jugerez de leur intérêt.

Où se situe Sudbury ?

Pendant une période de mon existence, j’ai parcouru le Canada de façon régulière. J’ai même tenté de m’y installer, d’y refaire ma vie. Mes visites se concentraient sur le nord de l’Ontario. Mon intérêt pour les chemins de fer m’a conduit vers une région minière à un peu plus de trois heures trente minutes de voiture de Toronto.

Sudbury est une ville de 160 000 habitants. Lors de la construction du chemin de fer transcontinental en 1883, des prospecteurs découvrirent du nickel dans les alentours de la rivière Wanapitei. Ce métal d’origine extraterrestre (il provient de la chute d’un astéroïde sur la Terre) a scellé le destin de la région. Il a généré de la richesse, mais aussi de la désolation pour l’environnement qui a parfois pris des aspects lunaires. Aujourd’hui, deux mines produisent et transforment ce métal. Il entrera ensuite dans la fabrication d’aciers inoxydables.

L’effet « Grands Lacs »

Dès ma découverte des Grands Lacs américains, j’ai apprécié me promener dans les régions qui les bordent. Au fil des années, mes pas ont foulé les terres du Minnesota (États-Unis) et de l’Ontario (Canada). Deux saisons transforment les paysages côtiers de ces immenses mers intérieures. L’automne enflamme les forêts de couleurs d’une intensité incroyable. L’orange des feuilles d’érable contraste avec le bleu du ciel. Les brouillards matinaux réveillent les odeurs de tourbe et d’humus.

La tempête de neige est à son maximum lorsque le train 202 du Canadien National s'immobilise pour une relève de conducteurs.

Le train 202 du Canadien National relie Vancouver à Toronto. En pleine tempête de neige, les perturbations du trafic ont provoqué l’arrêt du convoi. Il reste quatre cents kilomètres avant d’arriver au terminus. La gigantesque rame stationne en attendant un nouvel équipage de conduite.

La machine de tête, numéro 5363, est une SD40-2W. Elle appartient à la même série que les mythiques SD40-2 qui ont conquis l’Amérique dans les années 80. La différence notable consiste en une cabine originale à l’avant de la locomotive. Cette particularité est typiquement canadienne et a été appliquée à beaucoup d’autres engins.

Et puis l’hiver couvre les roches et les arbres nus d’une impressionnante couche neigeuse. Ce phénomène s’appelle l’effet de lac. L’air se charge en humidité au-dessus des lacs. Une fois la terre atteinte, les températures glaciales provoquent des précipitations neigeuses. Les cumuls peuvent alors dépasser la trentaine de centimètres en quelques heures.

Mon séjour de février 2002 a coïncidé avec un de ces événements climatiques. Je suis arrivé dans le nord de l’Ontario sous un soleil éclatant. Le froid avait fixé la neige dans les secteurs les moins urbanisés. Je trouvais là le décor idéal pour une « chasse au train » entre Sault-Sainte-Marie et Sudbury. Sur un peu plus de 300 km, j’ai photographié le convoi quotidien du Huron Central Railway. La livrée orange des locomotives ressortait parfaitement sur le fond des forêts dénudées aux tons monochromes.

Le soleil met en exergue la livrée orange de ces deux machines du Huron Central, fililale canadienne de Genesse & Wyoming.

Le train 1 du Huron Central Railway (HCRY) relie chaque jour les villes de Sault-Sainte-Marie et Sudbury, en Ontario. Son principal rôle consiste à transporter des bobines fabriquées par les aciéries Algoma Steel de Sault. Les wagons visibles à l’avant du convoi continueront vers Detroit et ses usines automobiles.

Au moment de la prise de vue, le HCRY venait de mettre en service la machine 3011 achetée d’occasion au Canadien National. L’existence de cette compagnie est compromise. Son fonctionnement nécessite des subventions fédérales de l’Ontario. Ces derniers mois, elles tardent à être votées. Si le HCRY disparaissait, l’exploitation de cette ligne pourrait retomber dans le giron du Canadien Pacifique.

Un week-end blanc

Notre mémoire fonctionne de façon étrange. Elle stocke les scènes ou les événements de manière aléatoire. Le classement de mes diapositives réalisées à l’époque m’a remis des images à l’esprit. Mais des pans entiers ont disparu.

Par exemple, je me souviens parfaitement de l’hôtel où je logeais ce week-end du 1 et 2 mars 2002. Le Quality Inn domine la gare VIA Rail de Sudbury et un faisceau de voies du Canadien Pacifique (CP). J’ai pu observer à loisir les mouvements des machines de manœuvre ou les passages des trains au long cours. Je n’ai pas enregistré ces opérations sur la pellicule, car la photo nocturne argentique était assez compliquée à mettre en œuvre. À ce sujet, l’invention des appareils numériques a constitué une véritable révolution.

Je me revois à la fenêtre de la chambre. La nuit tombée, les automotrices Budd de VIA Rail terminaient leur long périple. Elles arrivaient de White River, à l’autre bout de l’Ontario. Le temps de laisser les voyageur·euse·s descendre, elles repartaient dans l’obscurité se garer sur une petite voie en impasse. Derrière moi, la radio retransmettait les dialogues de l’équipage avec le régulateur situé à Calgary, à plusieurs milliers de kilomètres de moi.

Mes souvenirs s’arrêtent là. Impossible de me remémorer, par exemple, de ce que j’avais mangé ce soir-là. Mon cerveau a pris soin d’effacer cette information. Le repas ne devait pas provenir d’un restaurant étoilé !

Le Canadien arrive en gare de Sudbury Junction. Il n'est qu'au début de son périple qui va le mener au travers du Canada entier.

Le Canadien relie les villes de Toronto et Vancouver en quatre jours. Il emprunte les voies du Canadien National pour ce périple de plusieurs milliers de kilomètres. Voilà pourquoi la desserte de Sudbury s’effectue à Sudbury Junction, grâce à un quai aménagé à une dizaine de kilomètres de la gare du centre-ville. Cette dernière se situe sur la subdivision Cartier du Canadien Pacifique.

Toujours est-il qu’à mon réveil le samedi matin, une scène impressionnante s’est révélée sous mes yeux. Plusieurs dizaines de centimètres d’or blanc s’étaient accumulées. Sur le parking, ma voiture ressemblait à une petite éminence arrondie. Un jeune employé de l’hôtel balayait la neige pour permettre l’accès aux véhicules. Il fut très surpris de m’entendre lui dire que je voulais le faire. Après tout, j’avais traversé un quart de la planète pour vivre ce type d’expérience !

J’ai passé la journée à parcourir les routes de la région. Les services de déneigements s’avérèrent très efficaces pour nettoyer les chaussées. Ils étaient (et ils le sont toujours, je l’espère) préparés à faire face à ce genre de situation. J’ai ainsi pu atteindre diverses zones intéressantes d’un point de vue ferroviaire. L’industrie du nickel génère un nombre non négligeable de mouvements locaux entre les usines et les faisceaux des compagnies de chemin de fer. Malheureusement, j’utilisais de la pellicule Kodachrome 64 ASA. J’ai raté beaucoup de scènes originales. Vous pouvez d’ailleurs constater la triste qualité des photos qui ont survécu et qui illustrent ce billet.

Un convoi attend le passage d'un train de container pour continuer son voyage vers une des nombreuses mines de nickel de la région de Sudbury.

Ce train est un des nombreux convois locaux qui permettent la desserte des industries minières de la région. Ces tombereaux sont utilisés pour transporter du minerai ou des déchets issus de la préparation du nickel.

Un dimanche copie conforme !

La situation du dimanche matin ressemblait trait pour trait à celle du samedi. Pour le CP, la gestion des circulations était devenue compliquée. L’accumulation des précipitations, le passage des trains et les fortes gelées avaient provoqué la formation de blocs de glace au niveau des aiguillages. Et malgré la présence de réchauffeurs à gaz, l’intervention des équipes de maintenance s’imposait. J’ai été le témoin d’une situation cocasse à hauteur du crossover Moonlight. Deux convois stationnaient dans l’attente de la remise en service des appareils de voie devant eux. Un équipage dialoguait avec le dispatcher de Calgary. Basé au cœur de l’Alberta, il expliquait que les températures étaient clémentes et le ciel ensoleillé !

Deux convois attendent la fin des opérations de maintenance pour continuer leur route plus vers l'ouest.

Deux trains patientent à Moonlight. Leurs équipages attendent que les aiguillages soient de nouveau fonctionnels pour poursuivre leur voyage vers l’ouest. La locomotive de droite (5585) est du type SD40-2. Elle assure la traction d’un convoi de fret diffus. Cette machine a été retirée des effectifs en 2008. À gauche, vous pouvez deviner une AC4400CW. Ce type d’engin est répandu dans toute l’Amérique du Nord.

Les circulations ont repris vers midi. J’ai tenté ma chance sur la ligne du Canadien National (CN) plus au nord. Quelques trains se sont succédé dans des tourbillons de neige. Je vous souhaite de pouvoir observer un jour des passages de convois dans ces conditions climatiques particulières. Au Canada, l’immensité des compositions ajoute au chaos des particules glacées. J’espère que les quelques illustrations de ce billet vous aident à l’imaginer !

 

Le lundi matin, je suis reparti en direction de l’ouest. Je voulais photographier quelques trains sur les voies de l’ancien Algoma Central. La réussite n’a cependant pas été au rendez-vous. L’unique trophée que j’ai pu rapporter est l’aller et retour hebdomadaire en provenance de Hearst aux crochets d’une locomotive du CN complètement délavée.

Un train de voitures ou camionettes est photoraphié derrière un trio de SD40-2 du Canadien Pacifique.

Trois locomotives du type SD40-2 du Canadien Pacifique soulèvent la poudreuse. Elles tirent un convoi de véhicules automobiles transportés dans des wagons facilement reconnaissables. La photo est prise au mile 83 de la subdivision Cartier, entre Sudbury et Azilda.

Je ne suis plus jamais retourné à Sudbury. En cherchant sur internet pour préparer cet article, j’ai constaté que le Quality Inn du centre-ville existait toujours. Si vous y passez un week-end de tempête de neige, souvenez-vous de ce week-end de 2002. Et dites-moi si un étrange parfum de cannelle flotte dans les ascenseurs !

Trains d'Ailleurs

CanadaCanadien NationalCanadien PacifiqueCNCPHCRYHuron CentralneigeOntarioSD40-2SD40-2W

2 Commentaires

  • Très cher Ezo, je reproche une chose à tes articles : ils sont vraiment beaucoup trop courts 😉 Je pourrais te lire pendant des jours et des jours, tu es passionnant, tu écris merveilleusement, avec une précision et une limpidité parfaites, sans rien de superflu ! Et pile au moment où je m’intéresse aux chemins de fer canadiens : « bonjour, c’est pour vous parler des mines et des trains très longs et très lourds du Canada ! » C’est un régal comme toujours ! Merci pour tout !

    • Bonjour et merci pour ce message !

      J’aimerais aussi faire des articles plus long mais j’ai du mal à les pondre lol. Et puis tu es probablement une des rares personnes qui lisent les textes et ne s’arrête pas aux photos uniquement.

      Renaud

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