Découcher Amiens

À divers moments de ma carrière en tête des trains, j’ai fréquenté la ville d’Amiens. Je conduisais des rames tractées (Corail, V2N) qui terminaient leurs voyages dans la ville picarde ou d’autres communes plus au nord. Les hasards de la conception des roulements expliquaient que parfois je doive dormir à Amiens. Dans le métier, ceci s’appelle un découcher (ou RHR). Ce laps de temps « hors résidence » peut d’ailleurs durer plus d’une douzaine d’heures.

 

Histoire de m’occuper, j’apportais mon appareil photo. Je pouvais alors utiliser différents points de vue offerts depuis les installations du dépôt. Un soir d’octobre 2013, j’ai tiré profit d’une lumière assez terne due à une météo pluvieuse. J’ai ainsi pu pratiquer quelques « flous filés » des trains de passage. Et parmi eux, j’ai pris en photo ce train de pétrole, en provenance du Havre, emmené par une Traxx de la compagnie Euro Cargo Rail. Malgré l’ambiance sombre, la face jaune de la locomotive ressort particulièrement bien. La sensation de mouvement se trouve renforcée grâce au filé. La zone nette de la machine contraste avec le flou de déplacement du reste de la scène.

Photographie organique et patine de l’effort

Ce contraste est tout ce qui fait la force de la technique du flou-filé. Pour rappel, cela désigne une photographie réalisée à vitesse lente (ici 1/25 s) tout en suivant le sujet. Ce dernier apparaît alors net dans un environnement flou à condition d’avoir suivi le convoi à la bonne cadence ! Comme la prise de vue est de trois quarts avant, le train n’est net que sur une petite partie. Au risque de choquer les puristes, j’aime beaucoup le résultat global. Il traduit parfaitement en image la notion de mouvement du train. Le rendu est vivant, organique. Ce thème me tient à cœur et j’espère arriver un jour à publier un billet à ce sujet.

 

Cette crasse est l’empreinte visuelle de la patine du temps. Elle nous rappelle les efforts fournis par l’engin […]

 

Un autre élément renforce le ressenti général de cette image : la locomotive est sale. Cette crasse est l’empreinte visuelle de la patine du temps. Elle nous rappelle les efforts fournis par l’engin et ceci, quelle que soit la météo. J’y vois le « bleu de travail » de ces inlassables ouvrières de l’ombre. Mon intérêt envers des machines de la sorte explique pourquoi j’ai du mal avec la plupart des trains spéciaux tractés par des locomotives préservées (souvent à vapeur). Elles sont trop propres ce qui leur donne un aspect artificiel. J’oserais même dire qu’elles renient ainsi leur passé de prolétaire !

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